C'est un sentiment étrange et troublant que d'entendre dans l'interprétation d'un tout jeune pianiste tel que Benjamin Grosvenor jouant les deux concertos de Chopin quelque chose de si ancien qu'il paraît neuf, sans liens avec une quelconque école ou tradition d'interprétation, mais relié spirituellement à une façon de faire de la musique intemporelle – en ce qu'elle ne s'inscrit ni dans une manière contemporaine que l'on peut déceler chez nombre de ses confrères, ni dans l'ombre portée des grands anciens, morts depuis des lustres.

Alain Lompech © Tristan Labouret / Bachtrack
Alain Lompech
© Tristan Labouret / Bachtrack

Et l'on dira cela d'autres jeunes pianistes que lui, tels que Pavel Koslenikov, Adam Laloum, Vadym Kholodenko, Alexandre Kantorow, Behzod Abduraimov, Lukas Geniušas, Daniil Trifonov ou encore Sélim Mazari – en regrettant au passage ne pas voir naturellement venir à la mémoire un nom de femme, alors même qu'elles se bousculent dans notre panthéon pianistique. Ces artistes-là semblent être le dernier avatar connu du pianiste idéal qui s'est imposé depuis Chopin et Liszt, Horowitz et Schnabel, Cortot et Rachmaninov, Novaes et Haskil, Rubinstein et Arrau... Pas de l'un d'entre eux en particulier, bien sûr, car aucun d'eux ne copie qui que ce soit, n'est membre d'une école, mais de tous ceux, si différents les uns des autres, dont l'art parle une langue mystérieuse et familière aux mélomanes amoureux du piano et de son répertoire.

Cette sensation rare s'impose de temps à autre au cerveau reptilien du mélomane éduqué ou pas dans les partitions, en tout cas moins longtemps qu'il ne l'aura été par le concert et plus encore par le disque et la radio. Ainsi un pianiste anglais de 28 ans peut jouer Chopin comme on rêve l'entendre parler, jeune, idéaliste, violent déjà, rêveur et joueur, virtuose et vertueux, débarrassé de la gangue des traditions, aussi jaillissant et roué que par Samson François ou noble et distancié que par son contraire Arthur Rubinstein. Comme si l'on réentendait pour la première fois ces deux concertos enregistrés pourtant souvent ces temps-ci.

Ainsi un tout jeune homme comme Adam Laloum peut jouer la Sonate en sol majeur D.894 de Schubert, hier seulement touchée par des hommes blanchis sur le clavier, y ouvrir le ciel et nous plonger dans le chaos. Ainsi, Pavel Kolesnikov peut recréer l'art si subtil de Louis Couperin au piano, écouter mieux que nombre de clavecinistes ce qui parle entre les notes et nous le faire comprendre et aimer en dépassant assurément le problème de l'instrument. Ainsi Sélim Mazari est chez lui dans les Variations Eroica de Beethoven, répertoire hier encore interdit aux jeunes – français par surcroît ! Ainsi Vadym Kholodenko dans un sourire énigmatique et avec une sorte de bonhomie vous colle au fond de votre siège, ému autant que stupéfait, quand il joue Messiaen aussi bien que Bach, Saariaho, Schumann, Prokofiev, Schubert, Stravinsky ou encore Scriabine, déployant à 33 ans un éclectisme digne de Sviatoslav Richter et un art digne de celui d'Emil Gilels.

C'est très difficile à formuler, mais essayons, sans garantie de réussite. Le tout étant de susciter la réflexion du lecteur de cette chronique sur ce qui fait qu'on adopte tout de suite ou pas une façon de faire de la musique de la part d'un interprète, s'y attache au point d'en faire un compagnon de route pour longtemps. 

Chacun de nous a dans un coin de sa conscience musicale une image idéalisée des compositeurs. Certaines de leurs œuvres se sont même durablement imprimées dans notre mémoire telles qu'on les a entendues pour la première fois. Entendre pour la première fois l'« Inachevée » de Schubert par Wilhelm Furtwängler, les Impromptus de Schubert par Wilhelm Kempff, Artur Schnabel ou Edwin Fischer, les valses de Chopin par Guiomar Novaes, les Préludes de Chopin par Alfred Cortot ou les Miroirs de Ravel par Vlado Perlemuter marque à jamais de façon différente que si c'était par Nikolaus Harnoncourt, Maurizio Pollini ou Alfred Brendel.

Ce sentiment est générationnel et peut être même très étroitement lié à des raisons extérieures à la musique. Le jeune mélomane fauché qui achetait les microsillons économiques publiés par Vox, Trianon-EMI, Fontana-Philips ou DGG dans les années 1960-1970 ne peut pas avoir l'imaginaire musical de celui qui a fait son éducation vingt ans plus tard avec le disque compact économique stéréo : l'offre s'est énormément élargie. Imaginons juste celui du jeune mélomane ou musicien qui a aujourd'hui un abonnement à une plate-forme de streaming qui lui permet d'embrasser quasi gratuitement la musique savante allant des polyphonies de saint Martial à la musique contemporaine en un instant, de passer en deux clics de souris d'un incunable du disque faisant entendre Edvard Grieg, Camille Saint-Saëns, Josef Hoffmann ou encore Raoul Pugno enregistrés au commencement du XXe siècle à un pianiste bien vivant jouant les mêmes œuvres, découvrir des interprètes et des compositeurs inaccessibles du temps du disque, confinés à leur pays. Les anciens mélomanes et musiciens ne pouvaient pas s'offrir ce luxe d'une discothèque mondiale immédiatement accessible.

Grosvenor et les jeunes pianistes que nous évoquons connaissent-il les pianistes de l'ancien temps ? Sans aucun doute. Les copient-t-il ? Pas le moins du monde. Ils vont leur chemin, développent un imaginaire musical né d'un univers esthétique ouvert et en expansion. Ils vivent avec les reliques d'un passé qui ne l'est plus tant il est diffusé, écoutent leur époque. Leur jeu se nourrit de tout cela d'une façon naturelle et critique, intelligente et sensible. En musiciens, ils éliminent les scories, cultivent une singularité qui ne se laisse ni enfermer dans un répertoire étroit ni dans un style de jeu politiquement correct et quasi tous pratiquent la musique de chambre à haute dose. Ils sont d'aujourd'hui en sachant tout du passé, philologiques comme le furent les musiciens du mouvement baroque. Ils réinventent le piano pour un public de mélomanes tout aussi ouvert qu'eux sur plus d'un siècle de musique enregistrée et mille ans d'histoire de la musique.