Alain Lompech © Tristan Labouret / Bachtrack
Alain Lompech
© Tristan Labouret / Bachtrack

S'il m'en souvient bien, la première fois que Paris a entendu le pianiste Peter Rösel, c'était au Théâtre de la Ville, en 1971, lors d'une semaine consacrée par cette salle parisienne à la musique en République démocratique allemande. Plus tard viendrait aussi une semaine consacrée à la Hongrie qui ferait découvrir entre autres le pianiste Zoltán Kocsis et le violoncelliste Miklós Perényi... France Musique et France Culture se faisaient alors l'écho de ces concerts et récitals, en diffusant des émissions centrées sur les artistes invités par cette salle. Ce n'était pas inutile car, avant que le Mur de Berlin ne tombe le 9 novembre 1989, la vie musicale de l'Allemagne de l'Est n'était pas du tout connue en dehors du bloc soviétique. Nombre de ses meilleurs musiciens non plus car ils sortaient peu de leur pays (hormis quelques chanteurs et chefs), beaucoup moins que ceux de Tchécoslovaquie par exemple.

L'Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, la Staatskapelle de Dresde étaient certes admirés lors des tournées qu'ils faisaient assez régulièrement à l'Ouest mais, faute d'avoir des directeurs musicaux de grand prestige, le leur n'était pas celui des grandes formations internationales européennes et américaines qui formaient un couple avec leur chef. Leipzig et Dresde n'avaient ainsi pas l'aura mystérieuse du Philharmonique de Leningrad qu'incarnait à lui seul le chef d'orchestre Evgeny Mravinsky, tyran musical et citoyen démocrate aux prises avec une dictature communiste qui ne le laissait sortir que de loin en loin. De peur, disait-on ici, qu'une célèbre blague ne devienne réalité : « Qu'est-ce qu'un quatuor à cordes soviétique ? – Ben... c'est l'Orchestre de Leningrad, de retour de tournée à l'Ouest. »

Quasi rien ne transpirait donc de ce qui se passait derrière le rideau de fer, dans les salles de concert comme dans les studios d'enregistrement de RDA. L'URSS musicale nous était finalement bien mieux connue, à travers les concours, les défections, les regards se portant toujours vers ce pays en passant au-dessus de la RDA et de la Pologne. La première raison est simple : les disques de la maison Eterna n'étaient pas distribués à l'Ouest. EMI et Philips, deux majors du disque, en prenaient bien quelques-uns sous licence ou y enregistraient en co-production, mais 95% du catalogue ne nous parvenait pas – pas plus que ne parvenaient là-bas nos disques qu'Eterna ne voulait pas prendre en licence pour des raisons pas toujours claires : en 1985, j'ai ainsi envoyé là-bas, sous le manteau, la Lulu et le Wozzeck de Boulez, Pelléas et Mélisande de Debussy par Désormière et Karajan qui m'avaient été demandés par un chef d'orchestre connu...

Ainsi quelques observateurs se demandèrent pourquoi EMI et Herbert von Karajan étaient-il allés à Dresde, en 1970, enregistrer Les Maîtres chanteurs de Nuremberg, de Wagner. La même question sera posée quand le même éditeur et Rudolf Kempe feront de même quelques années plus tard, pour l'intégrale de la musique orchestrale de Richard Strauss. La réponse viendra vite, toute simple quand les disques sortiront : la qualité des studios, des preneurs de son, celle admirable en tout point de l'orchestre, des conditions d'enregistrements de tout premier plan... et bien moins chères qu'à l'Ouest.

© DR
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Parmi les solistes instrumentaux de Rudolf Kempe, Peter Rösel, pianiste magnifique que « personne » n'invitait à l'Ouest ou presque – malgré son Prix au Concours de Montréal en 1968. Aucun de ses disques n'était donc publié à l'Ouest, hormis ces deux œuvres pour la main gauche de Strauss, perdues dans un gros coffret, et un album de concertos pour piano de Carl Maria von Weber dont les espérances de vente étaient à peu près celles d'un cercueil à deux places ou d'une housse de cathédrale. Rien pour attirer l'attention et la retenir. Par le plus grand des hasards, j'avais écouté ce pianiste en 1977, à Berlin, dans la salle de la Hochschule der Künste, dans un programme ou figuraient notamment la Sonate « Hammerklavier » de Beethoven et la Sonatine de Ravel. Récital marquant donné dans une salle pleine d'étudiants et de mélomanes par un jeune pianiste de 32 ans, à la puissance intellectuelle aussi évidente que sa capacité à faire passer dans le public le grand souffle de la musique à travers un jeu d'une beauté plastique sidérante. Une sorte de Pollini est-allemand, lisant la musique avec la même rigueur, la projetant avec la même maîtrise stupéfiante mais avec une sonorité plus dense, plus profondément ancrée dans le clavier que son presque contemporain confrère italien. Un choc.

Direction Checkpoint Charlie et Berlin-Est pour trouver tous les disques possibles de ce pianiste dans le magasin d'État Eterna. Il y avait là : la Hammerklavier justement, le Quintette et des pièces pour piano de Brahms aussi, du Schumann. Depuis, ces interprétations magnifiques ont été reportées sur CD, ont obtenu des grands prix. Mais ce sont bien quasi les seules nouvelles que la vie musicale occidentale a eues de Rösel dans les années qui ont suivi la chute du Mur. Naïvement, on avait imaginé que tous les talents dont regorgeait ce pays allaient être accueillis à bras ouverts par l'Ouest. Tout se passa comme si la chape de plomb qui avait recouvert la RDA était toujours là, comme si rien de ce qui y avait été construit ne devait perdurer.

Il est coutumier d'accuser la critique musicale d'empêcher des carrières de s'envoler ou d'en briser. À la vérité, la critique musicale n'a que le pouvoir que ceux qui dirigent la vie musicale veulent bien lui concéder quand leurs intérêts personnels le commandent. Et qui détient les vraies clefs de l'accès à la grande carrière ? C'est un trio constitué de l'agent – on ne dit plus impresario – qui vend l'artiste à l'organisateur de concerts et au chef d'orchestre qui décident de le programmer et de l'emmener avec lui en tournées. Et comme les trois mousquetaires sont quatre, il faut ajouter la maison de disques, quand elle est internationale. Sans eux, aucun artiste ne peut voir sa carrière se développer. Peter Rösel pouvait compter sur Kurt Masur qui l'invitera à jouer avec le National à Paris et aux États-Unis avec les formations que le chef y dirigeait. Il pouvait compter sur Marek Janowski qui le programmera avec le Philharmonique de Radio France sous la direction de Rolf Reuter, chef de l'ex-RDA. Mais cela ne suffira pas. Il y aura bien quelques rares invitations dans les provinces françaises, un récital mémorable, sans lendemain, à La Roque-d'Anthéron. Mais sans agent pour entretenir la flamme...

En République fédérale d'Allemagne, ce ne sera pas non plus l'accueil attendu, alors même que ce pays ne pouvait pas lui opposer beaucoup d'autres pianistes allemands de la même génération, jouant au même niveau d'excellence et porteurs d'une même culture germanique – même si Rösel était allé au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou glaner ses premiers prix dans la classe de Lev Oborine, le professeur, entre autres, de Vladimir Ashkenazy.

Peter Rösel a bien sûr continué de donner des récitals et jouer avec orchestre dans l'ex-RDA où le public et certains orchestres lui sont restés fidèles, mais c'est du Japon que sont venus finalement les grands engagements attendus et les nouveaux disques : intégrales des concertos et des sonates de Beethoven, concertos de Mozart ou encore récital Bach, servis par des prises de son exemplaires de naturel. Né en 1945, ce pianiste majeur de notre époque devrait occuper le devant de la scène avec les pianistes de sa génération, mais il est au cœur d'un bouleversement politique heureux qui lui a « volé » trente années, a entraîné une régression culturelle et musicale indéniable dans la partie orientale de l'Allemagne.

Peter Rösel fait sa rentrée à Paris, Salle Gaveau, le 7 novembre, à deux jours du trentième anniversaire de la chute du Mur. Quel symbole ! Son programme est de ceux qui font s'incliner : la dernière sonate de Haydn, la dernière sonate de Beethoven, la dernière sonate de Schubert...

Quand Dinu Lipatti était l'élève d'Alfred Cortot et d'Yvonne Lefébure, à l'École Normale de Musique de Paris, il était aussi correspondant d'un journal roumain auquel il envoyait des critiques musicales. Dans l'une d'elles, le jeune homme se lamente d'avoir assisté à un récital admirable d'Emil van Sauer donné devant des bancs vides, et s'indigne de ce que de nombreux pianistes, qui n'ont pas du tout l'envergure du grand et noble élève de Franz Liszt, aient un public nombreux à Paris. Quatre-vingts ans plus tard, faisons mentir le constat du Roumain dont l'art plane comme une ombre portée sur celui de Peter Rösel.