Suite à la Journée Européenne de Musique Ancienne célébrée le 21 mars dernier, Bachtrack a entamé un Grand Tour à travers l'Europe et au-delà pour rencontrer les personnalités majeures sur la scène Baroque internationale. Aujourd'hui nous rencontrons Bernard Labadie, directeur musical et fondateur des Violons du Roy et de La Chapelle de Québec avec lesquels il se produit régulièrement au Canada, aux Etats-Unis et en Europe, et que l'on aura notamment l'occasion d'entendre cet été au festival d'opéra de Québec

Bernard Labadie © François Rivard
Bernard Labadie
© François Rivard

La période Baroque a vu la naissance du Grand Tour, ce voyage initiatique à travers l’Europe dont le but était la rencontre d’autres cultures et la formation des élites sociales. Aujourd’hui, ce sont les ensembles de musique ancienne - ainsi que les publics - qui voyagent fréquemment, multipliant ainsi les chances d’entendre des partitions parfois oubliées depuis des siècles. Comment expliquez-vous le succès de la musique Baroque aujourd’hui ?

L’apport de la musicologie et le travail de plusieurs générations d’interprètes ont permis à cette musique de sortir de l’ombre, au-delà des quelques grandes œuvres de Handel et de Bach qui avaient déjà trouvé leur place au répertoire du XXe siècle. La musique baroque est simplement devenue plus accessible, avec entre autres l’effet multiplicateur de l’enregistrement et l’apparition du disque compact au début des années 80. Ce qui a pendant plusieurs décennies été l’apanage de quelques happy few est devenu disponible pour toutes les générations et les classes sociales qui s’intéressent à la musique. L’essayer, c’était l’adopter – à tout le moins pour plusieurs musiciens et mélomanes.

Le statut de la musique Baroque dans notre société contemporaine est difficile à définir. Certains enfants commencent l’apprentissage de la musique avec le clavecin par exemple. La musique Baroque est-elle toujours ancienne” ?

Je crois que la musique baroque n’a jamais été aussi actuelle qu’aujourd’hui… Pour moi, le propos du mouvement de renouveau dans l’interprétation de la musique ancienne n’est pas du tout de tenter de recréer la musique telle qu’on pouvait l’entendre à l’époque – c’est une chimère qu’on poursuivra sans jamais pouvoir l’atteindre. Le but est plutôt, en découvrant l’interaction entre les compositeurs et les musiciens qui ont composé et joué cette musique, et en comprenant la mécanique de leur rapport à la musique et au public, de trouver les clés pour faire parler ce répertoire de façon directe et moderne au public d’aujourd’hui.

De nombreuses recherches ont été menées ces dernières années et ont exploré le répertoire Baroque, que ce soit en termes d’interprétation et de réception. Quelles découvertes vous ont le plus intéressé ? Que reste-t-il encore à découvrir?

Il est certain que beaucoup de choses ont été mises à jour et que la fébrilité des années 80 dans la redécouverte non seulement du répertoire mais aussi du langage propre à ces musiques (car on ne peut pas parler vraiment de « musique baroque » au singulier, elle est résolument plurielle dans ses styles et ses fonctions) a fait place à une certaine maturité, qui n’empêche pas toutefois que de nouvelles voix fortes et originales se font entendre avec chaque nouvelle génération d’interprètes. Sur le plan du répertoire, toutefois, il reste encore tant à faire : les grandes bibliothèques regorgent encore de musiques inexplorées qui n’attendent que leur révélation. Toutes ne sont pas nécessairement pertinentes et dignes d’une postérité significative, mais il reste encore plusieurs joyaux oubliés qui attendent leur restitution au grand public.

L’histoire semble une source inépuisable d’inspiration. Les interprétations “historiquement informées” explorent maintenant des répertoires plus récents, notamment celui du 19e siècle. Quelle est votre opinion sur cette nouvelle tendance ? Où cela s’arrêtera-t-il ?

Faut-il que cela s’arrête ? L’interprétation « historiquement informée » n’est pas l’apanage d’une seule époque. La musique baroque en a longtemps été le navire amiral (et l’est toujours d’une certaine manière), mais ce que je décrirais d’abord comme une disposition de l’esprit remontait déjà à beaucoup plus loin dans le temps (on n’a qu’à penser aux explorations du monde de la musique médiévale par David Munrow, dont le travail a été le fondateur de la grande génération des nouveaux interprètes anglais de la musique baroque : Hogwood, Pinnock, Gardiner, etc.). Il est donc tout à fait naturel que cette façon d’approcher la musique s’étende à des répertoires plus tardifs. Il reste encore beaucoup à faire. Par exemple, il est étonnant de savoir à quel point on en sait peu sur la façon dont les orchestres de la fin du XIXe siècle sonnaient réellement, notamment sur la question du vibrato chez les instruments à cordes, qui divise encore beaucoup les nouveaux interprètes de ce répertoire.

Les Violons du Roy - Bernard Labadie © Camirand
Les Violons du Roy - Bernard Labadie
© Camirand

Pour revenir à notre thème du Grand Tour, qu’est-ce qui vous manque le plus quand vous partez en tournée ? Quelles sont les difficultés à vivre “sur la route” ?

La solitude de l’artiste qui travaille beaucoup à l’étranger en changeant régulièrement de ville, de pays et de continent (c’est mon cas, entre quatre et cinq mois par année) n’est pas pour tout le monde. Pour ma part, j’apprécie la chance de découvrir de nouveaux horizons presque à chaque mois, mais aussi la chance de retrouver régulièrement des collègues et ami(e)s un peu partout dans le monde – ils deviennent en quelque sorte notre famille élargie. Mais cette vie n’est possible que si on cultive à la maison des fondations solides, autant artistiques qu’humaines. On vient tous de quelque part, et ce quelque part nous définit, qu’on le veuille ou non.

Parmi toutes les villes et régions découvertes lors de vos tournées, laquelle vous a le plus marqué ?

Il est extrêmement difficile de faire un choix. Ma carrière a d’abord démarré aux États-Unis, dont j’admire l’esprit d’entreprenariat en musique et la générosité des générations de philanthropes qui ont bâti les grandes institutions culturelles de ce pays. Maintenant que je travaille beaucoup plus régulièrement en Europe, j’y apprécie bien entendu l’enracinement profond de la culture dans la conscience collective, et son effet sur le rôle de l’art dans la vie quotidienne des gens et sur la pratique musicale en particulier. Si je dois choisir un pays qui me fascine et que j’apprécie tout particulièrement, je vous parlerai toutefois de l’Australie : un monde à part, où l’ouverture et la générosité des gens, les richesses inégalées de la nature, et une certaine manière d’être et de penser la vie, y compris la musique, me donnent toujours l’envie d’y retourner.