La Pologne serait-elle le paradis des instruments anciens ? Deux semaines durant, Varsovie s’est faite terre d’accueil pour les pianistes attirés par les esprits de Sébastien Erard, Ignace Pleyel, Fryderyk Buchholtz : autant de visages d’un versant de la facture instrumentale qui n’a pas fini de nous donner à entendre.

12 septembre. À l’invitation de l’Institut Chopin, nous passons quatre jours sur place pour écouter les six finalistes et le concert des lauréats en compagnie de nombreux confrères journalistes, venus des quatre coins du monde. Et pour cause, il s’agit du premier concours de cette ampleur consacré à l’interprétation sur piano d’époque. Réuni pour l’occasion, un jury de choc dont on ne peut s’empêcher d’aligner avec gourmandise les noms, parmi lesquels une poignée d’anciens combattants du « grand » concours : Claire Chevallier, Nikolai Demidenko, Nelson Goerner, Tobias Koch, Alexei Lubimov, Janusz Olejniczak (6e prix 1970), Ewa Pobłocka (5e prix 1980), Dang Thai Son (1er prix 1980), Andreas Staier, Wojciech Świtała (Meilleure Polonaise, 1990). Coorganisé avec les chaînes de radio et de télévision nationales, l’événement coïncide avec la célébration du centenaire de l’indépendance de l’état Polonais. Voilà qui en dit long sur les tenants et aboutissants de cette manifestation, à laquelle on sent chevillée une volonté à la fois de reconnaissance à l’internationale et d’affirmation de l’identité polonaise.

Naruhiko Kawaguchi et Aleksandra Świgut (2e prix ex aequo) et Tomasz Ritter (1er prix) © Julien Hanck
Naruhiko Kawaguchi et Aleksandra Świgut (2e prix ex aequo) et Tomasz Ritter (1er prix)
© Julien Hanck

C’est manifestement réussi : 24 heures avant la délibération, entre perches de microphone et camescopes, il faut déjà jouer des coudes pour espérer parler aux six finalistes. Première surprise : la diversité des profils représentés. De loin le plus jeune du groupe, Tomasz Ritter, 23 ans (1er prix), est presque un cas à part, lui qui s’est frotté aux instruments anciens  dès l’âge de 12 ans. Quand il les joue, écoutant son intuition, il timbre la ligne mélodique avec une intensité admirable : interprétation qui a quelque chose d’unique, d’inimitable. Mais comme d’autres, il ne s’est pleinement consacré à cette pratique que très récemment, il y a quatre ans exactement, sans renoncer au piano moderne. Plusieurs finalistes sont en réalité des transfuges d’autres disciplines. À 26 ans, Aleksandra Świgut (2e prix ex aequo) a, pour sa part, débuté par le clavecin, avant de s’intéresser aux pianos de mécanique dite « viennoise ». De son jeu émane comme une nécessité viscérale, sublimée par la grâce du geste. 2e prix ex aequo à 29 ans, Naruhiko Kawaguchi est spécialisé dans le répertoire et les pianofortes antérieurs à Chopin (Mozart, Haydn). Celui qui campait un peu plus tôt un finale du Concerto en fa d’une rare inventivité s’enthousiasme de la rapide évolution de la facture instrumentale. « Il m’a fallu presque un an pour trouver mes repères dans l’univers de Chopin et des pianos du XIXe siècle ! » Enfin, Antoine de Grolée, seul français du lot, n’a qu’une pratique très récente des instruments anciens. « Bien que j’aie longtemps travaillé sur un Érard centenaire, je n’avais encore jamais touché de piano de l’époque de Chopin avant de recevoir le mail du concours. J’ai alors sondé le terrain autour de moi, trouvant quatre ou cinq pianos sur lesquels travailler et enregistrer mon DVD de candidature. C’est donc très neuf comme sensation, mais il y a un côté dingue que j’adore ! »

 Pour l’occasion, une vingtaine de pianos d’époque ont été réunis, certains provenant de collections de Hollande et de Belgique. En essayant çà et là quelques-uns de ces instruments, (Érard, Pleyel, Graf, mais aussi Broadwood et Buchholtz) on est vite frappé par l’univers sonore et le toucher spécifiques de chaque instrument. Parfois, d’importantes différences subsistent entre les pianos d’un même facteur, une gageure pour Antoine de Grolée : « Les organisateurs ont la gentillesse de nous réserver en coulisse un piano de la même marque que celui qu’on va jouer devant le jury. Mais on a beau se mettre à l’aise sur le piano de la salle de chauffe, très fortes sont les chances d’être déstabilisé sur scène avec un instrument dont le toucher et l’enfoncement n’ont plus rien à voir… C’est une semaine très éprouvante pour moi au niveau des sensations ! » Bien qu’accoutumé aux manières capricieuses des instruments d’époque, Tomasz Ritter reste du même avis. « Il est très difficile de sauter ainsi d’un instrument à l’autre. Souvent, l’assise est différente, donc la position des mains aussi... » Pourtant, assure-t-il, « c’est une grande chance de pouvoir s’exprimer aussi via notre choix d’instrument, notamment en changeant de facture instrumentale, donc d’univers sonore, entre deux œuvres au cours de la même épreuve ».

 Fin d’après-midi studieuse au Conservatoire Frédéric Chopin, bâtiment trentenaire à quelques encablures de la Philharmonie où se déroule le concours. Dans les quelques heures qui précèdent le challenge final du concerto, l’attente est diversement vécue par les candidats. Pour Dmitry Ablogin, la sensation est avant tout physique. « J’ai l’impression qu’une énorme montagne m’écrase le torse. » Quant à Aleksandra Świgut, c’est la présence de nombreux médias dans la salle qui la rend nerveuse. « Il est très difficile d’être en paix dans sa tête et dans la musique qu’on interprète lorsqu’on a une dizaine de caméras braquées sur soi. Heureusement, l’orchestre, par son écoute, se montre d’un grand soutien. »

L'Orchestre du XVIIIe siècle sur la scène du Concours Chopin © Julien Hanck
L'Orchestre du XVIIIe siècle sur la scène du Concours Chopin
© Julien Hanck
Rappelons en effet que les candidats arrivant en finale sont invités à jouer l’un ou l’autre des deux concertos de Chopin avec le prestigieux Orchestre du XVIIIe siècle, cofondé par Frans Brüggen et Sieuwert Verster, ce dernier présent au moment du concours. Une motivation en soi pour certains, parfois bien plus prégnante que l’espoir de remporter un trophée, comme l’explique Aleksandra : « Quelle que soit l’issue du concours, le plus important pour moi restera d’avoir eu l’opportunité d’être accompagnée par un orchestre tel que l’Orchestre du XVIIIe siècle. D’autant plus que je sens que nous partageons une même manière de penser la musique ; j’ai l’impression qu’ils comprennent le sens de mes phrasés. » À cette heure, elle ne le sait pas encore, mais un peu plus tard dans la soirée, Aleksandra Świgut recevra des mains de Sieuwert Verster le prix spécial décerné par l’orchestre.

Si les deux précédentes semaines d’épreuves ont été intensément vécues par les candidats, le jury a lui aussi été contraint de suivre un rythme parfois éprouvant. Nelson Goerner, qui a également participé au jury du « grand » Concours Chopin de 2015, nous le confirme : « C’est un exercice très exigeant qui représente jusqu’à six heures d’audition par jour ». Claire Chevallier – l’une des deux femmes que compte le jury – témoigne quant à elle de la complexité des délibérations : « Chaque membre du jury avait ses propres critères selon son expérience sur instrument ancien, son approche des partitions, voire son habitude d’entendre Chopin sur instruments d’époque. Mais cela a permis d’avoir une certaine distillation du jugement final, car on prenait en compte des opinions très disparates. » Une des raisons à cela, la variété des profils, qui comportait aussi bien des musiciens rompus à l’exercice « comme Dmitry Ablogin, qui commençait chaque œuvre par une petite introduction improvisée qui amenait à la tonalité » que des néophytes « je pense à Antoine, qui est parvenu en finale avec assez peu de clés en mains, en ayant été très modeste dans sa biographie sur sa pratique des instruments d’époque, mais qui a agréablement surpris le jury par sa capacité à produire un beau son ».

Pourtant, au dire de Nelson Goerner, la conversion depuis le piano moderne n’est pas chose aisée. « On voit très vite si le musicien a une approche saine et naturelle de l’instrument d’époque, s’il possède cette culture-là. » Il prendra d’ailleurs le parti de soutenir les musiciens les plus expérimentés en la matière. « C’est une bonne chose qu’un pianiste puisse découvrir les instruments d’époque à la faveur de cet événement, mais ce n’est pas la finalité première du concours. » Claire Chevallier soutient également cette opinion. « À l’issue des délibérations, nous voulions livrer des gens pour l’avenir qui soient profondément intéressés par la pratique sur instruments d’époque. »

Le jury du Concours © Julien Hanck
Le jury du Concours
© Julien Hanck
Qu’en est-il au juste de la portée de ces pratiques ? Il est certain qu’elle n’atteint pas encore celle, par exemple, du clavecin. Pourtant, laisser croire que les pianos anciens ne sont le fait que d’une troupe marginale d’anticonformistes n’est plus de saison. Et qui n’a pas assisté à l’accueil inouï réservé à ce concours ne sait pas ce qu’est un phénomène national : s’imagine-t-on un instant que n’importe quel jeune, questionné en pleine centre de Varsovie, est au fait des événements du concours ? Déjà qu’il est difficile imaginer chez nous les aéroports de Paris brandir de grandes bannières aux couleurs du Concours Long-Thibaud-Crespin… 

« Ce concours tombe à un moment charnière où un certain nombre de pianistes modernes commencent à jouer des deux » assure Nelson Goerner. Cette fraîcheur retrouvée ne va pas sans un certain flottement institutionnel, et les pianistes qui fréquentent les instruments anciens représentent encore une population difficile à cerner. « Par le nombre de candidats, on a cependant eu la preuve que cet engouement n’était pas aussi marginal que ce que l’on aurait pu croire à première vue. » conclut le pianiste argentin.

15 septembre. Tous les tympans de la capitale résonnent encore de ce coup d’essai brillamment transformé. À n’en point douter une mémorable saillie dans l’histoire de l’interprétation sur instruments d’époque.

 

Article sponsorisé par l'Institut Chopin de Varsovie.