Malgré l'éclat de la musique de Charles Gounod, Faust est un opéra contenant tellement d'incongruités dramatiques que je n'avais jamais imaginé la possibilité qu'il puisse se ranger au rang de mes œuvres préférées. Michel Plasson et Georges Lavaudant m'ont pourtant convaincu du contraire. Pour le Grand Théâtre de Genève, ils ont réussi à monter une production qui, loin de se limiter à un flux ininterrompu de délices musicaux, a su trouver un sens dramaturgique cohérent.

Si le plateau ne comptait pas de têtes d'affiche internationales, tous ses membres, sans exception, n'en ont pas moins fait preuve de grandes qualités vocales et scéniques. Dans Faust, le diable obtient toujours les meilleurs airs : dans cette production, il s'arroge également la meilleure voix. Comme lors de la saison dernière à l'opéra de Suttgart, Adam Palka a fait sensation. Fait inhabituel pour une basse, sa voix est jeune et virile tout en ayant d'immenses réserves de puissance. Il pourrait rendre Méphistophélès suave et séduisant ou le transformer, en un instant, en un autocrate terrifiant. Le timbre grave d'une basse évoque souvent quelque chose de caverneux, un grain de velours : celui de Palka évoque plutôt un froid d'acier.

Ruzan Mantashyan (Marguerite) © GTG | Magali Dougados
Ruzan Mantashyan (Marguerite)
© GTG | Magali Dougados

Dans ses médiums et ses graves, la voix de Ruzan Mantashyan est tout aussi veloutée, opulente et fondante que du chocolat suisse. Ajoutons à cela sa sombre beauté arménienne, et la voilà qui incarne une Marguerite diaboloquement désirable. Sa voix étonnamment ductile lui permet de briller dans l'air des bijoux, de faire preuve d'un grand lyrisme dans la ballade du roi de Thulé en s'appuyant sur la pureté de son timbre (qu'importe si la chanteuse est allongée sur son lit), de se montrer romantique lors de ses duos avec Faust, de témoigner enfin d'une crédible ferveur religieuse.

Jean-François Lapointe (Valentin) © GTG | Magali Dougados
Jean-François Lapointe (Valentin)
© GTG | Magali Dougados

Aucun ténor ne réussira à me convaincre que le Faust de Gounod est un héros attirant ou, tout du moins, un personnage tragique qui inspire malgré tout la sympathie. John Osborn s'y est quand-même approché autant que faire se peut, se transformant avec aplomb de vieillard épuisé en jeune homme fringant à la voix claire, au phrasé romantique et à l'intonation fiable dans les airs importants. Le Valentin de Jean-François Lapointe fait forte impression avec sa voix de baryton pleine d'autorité. Le Siébel de Samatha Hankey est attirant ; quant à la Marthe de Marina Viotti, il s'en dégage une sexualité si assumée qu'elle intimiderait le diable lui-même.

Ce que Georges Lavaudant comprend parfaitement, c'est qu'il ne sert à rien de chercher Goethe dans cet opéra : on ne trouvera pas de grand savant, déchiré entre la recherche de la vérité et ses désirs charnels. Il évite également le piège de faire entrer de force quelque récit étranger qui convient ni à la musique ni au livret. Au contraire, il traite Faust comme une série de scènes à la construction et à la musique excellentes. Chacune reçoit une mise en scène intérressante, intelligente et résolument « less is more ». Quand Méphistophélès démarre la Ronde du veau d'or, le changement d'humeur est saisissant et s'accomplit avec rien de plus qu'une paire de danseuses, peu vêtues, et une estrade ronde. Ce n'est pas le Moulin Rouge, mais c'est efficace, d'autant que la puissance explosive de la voix de Palka nous bouleverse. Quand Méphistophélès fait boire son vin aux villageois, ces derniers tètent le gant écarlate de l'une des danseuses. Quand “L'entretien devient trop tendre!” entre Faust et Marguerite, les lumières s'abaissent et Méphistophélès jette une poignée de paillettes dans les yeux des spectateurs : un geste qui rappelle, du moins aux spectateurs d'un certain âge, celui du marchand de sable dans Bonne nuit les petits. Jusqu'à la dernière scène, les exemples de réalisation intelligente sont innombrables.

Adam Palka (Méphistophélès) © GTG | Magali Dougados
Adam Palka (Méphistophélès)
© GTG | Magali Dougados

Georges Lavaudant reconnaît ne déterminer ses idées directrices qu'après un travail avec les artistes de la distribution, pour s'assurer que la mise en scène respecte leur physique et leur caractère individuel. Mantashyan a un regard bien trop espiègle et piquant pour incarner la jeune innocente. Marguerite sera donc tout sauf virginale – ce qui fonctionne bien : d'une part cette vision sied au physique de Mantashyan, d'autre part, n'est-ce pas le plaisir sexuel que cherche Faust à travers cette vision offerte par le diable ? Par ailleurs, on contourne ainsi judicieusement – du moins pour un moment – la contradiction Madonne / putain qui est une caractéristique si problématique de ce livret.

Là où Georges Lavaudant a brillamment réussi à contourner les faiblesses dramatiques de l'opéra, Michel Plasson a pu s'appuyer sur toutes ses ressources avec plus de brio encore. Dès le début de l'ouverture, avec ses puissants accords et l'urgence de ses cordes digne d'une symphonie de Beethoven, nous sommes sans aucun doute entre de bonnes mains – sans surprise, étant donné la longue accointance de Michel Plasson avec cette œuvre, déjà enregistrée avec Cheryl Studer en 1991. L'Orchestre de la Suisse Romande impressionne tout au long de la soirée par l'éclat de ses solistes, ses élans romantiques et, vers la fin, d'imposants chorals quasi-liturgiques.

On pourrait continuer les éloges... Incontestablement cinq étoiles, à tous points de vue.


Traduction de l'anglais faite par l'auteur avec l'assistance de Nicolas Schotter

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