Musique de chambre classique, jazz, tapas et cocktails: voilà le programme original proposé chaque soir à l'Athénée 4 pendant une semaine. Pour le concert d'ouverture de la quatrième édition, Audrey Vigoureux et Marc Perrenoud - pianistes et codirecteurs artistiques du festival - se sont entourés de musiciens de grande qualité pour défendre leur projet devant un public conquis.

Athénée 4 © Juan Carlos Hernandez
Athénée 4
© Juan Carlos Hernandez

On a failli refuser du monde. Dans la petite salle de L'Athénée 4, il n'y avait plus une chaise de disponible. Certaines personnes, plutôt que de ne pas assister au concert, ont même préféré s'asseoir dans l'escalier ou rester debout toute la soirée: c'est dire l'attente suscitée par ce jeune festival. Le public était aussi hétéroclite que le programme: habitués des concerts classiques côtoyaient amateurs de jazz, étudiants du Conservatoire de Genève et simples curieux d'événements originaux. Après une courte présentation du festival, Pierre Bleuse au violon, Joëlle Martinez au violoncelle et Audrey Vigoureux au piano ont pris place pour interpréter le célébrissime Trio en mi bémol Majeur pour piano et cordes no 2, Op. 100 de Schubert suivi du Trio en la mineur de Ravel.

Avant de parler de leur performance, il faut mentionner le soin apporté au cadre de jeu: l'éclairage, aux couleurs chaudes légèrement tamisées, était agrémenté de quelques petites bougies conférant à la pièce une atmosphère de salon. La très grande proximité entre les musiciens et le public (il n'y avait pas plus de deux mètres entre les cordes et le premier rang!) ainsi que la disposition de la salle en "u" (public en arc de cercle autour des interprètes) favorisaient l'esprit "musique de chambre" absolument nécessaire pour le trio de Schubert, recréant un esprit proche de son contexte de création.

Audace et générosité. C'est sous ce signe que les trois musiciens ont bâti leur interprétation. Audace dans les tempi choisis dans le Schubert, souvent très rapides, dans les sonorités atteintes dans les nuances les plus douces, et audace dans le choix même de ce programme, si exigeant techniquement comme musicalement. Générosité dans l'engagement des trois interprètes, dans l'inventivité des phrasés des cordes et dans les couleurs du piano. Il peut y avoir à redire ponctuellement sur quelques passages imparfaitement maîtrisés, sur une justesse parfois vacillante (la chaleur dégagée par les spots n'a pas aidé les interprètes) et des partis pris étonnants, mais l'interprétation a fait mouche et laissé le public emballé.

A.Vigoureux, P.Bleuse, J.Martinez © Juan Carlos Hernandez
A.Vigoureux, P.Bleuse, J.Martinez
© Juan Carlos Hernandez

Le premier mouvement du Schubert, Allegro, a été attaqué tambour battant. Pierre Bleuse, Joëlle Martinez et Audrey Vigoureux ont résolument choisi de penser le mouvement à un temps, ce qui donnait beaucoup d'allant et de direction, particulièrement dans le grand développement central. Le risque de cette initiative était de perdre le détail du jeu et les éclairages subtils qui font tout le raffinement de cette musique, or les trois musiciens ont évité cet écueil avec brio. On pourrait néanmoins regretter la trop grande stabilité avec laquelle était joué le deuxième thème, errance douloureuse entre majeur et mineur, ainsi que quelques traits tellement rapides qu'ils en devenaient périlleux.

Le deuxième mouvement, le fameux Andante con moto, a été joué avec une musicalité remarquable. Aussi bien dans l'accompagnement que dans les thèmes, les interprètes faisaient preuve d'une écoute et d'une expressivité de tous les instants. Le tempo rapide choisi là aussi leur a permis de déployer un véritable ouragan lors de la réexposition. Une réussite.

Dans le troisième et le quatrième mouvement, le niveau musical était identique, mais quelques problèmes ont commencé à se faire sentir. La chaleur de la salle devenait de plus en plus gênante pour les interprètes, rendant l'accord instable. Pierre Bleuse, qui marque haut dans sa biographie son engouement pour la musique baroque, développait une grande diversité de vibrato et d'articulation, jouant parfois de longues notes "blanches" seulement colorées sur la fin par quelques battements ou effectuant des accords arpégés "à l'ancienne", sans vibration et légèrement plus courts que les durées écrites. Dans cette atmosphère très sèche, cela pouvait donner des forte un peu étriqués et ce jeu qui avait paru si audacieux et inventif commençait à devenir prévisible, quoi que toujours très parlant. Le panache des interprètes ainsi que les magnifiques couleurs déployées l'emportaient toutefois largement sur ces considérations.

Le trio de Ravel connut de véritables moments de grâce. Il y a peu de choses à en dire si ce n'est que le premier mouvement et la passacaille furent joués avec une poésie infinie. Toujours très ensemble, communiquant parfaitement et avec un équilibre sans faille, le trio Bleuse-Martinez-Vigoureux a parfaitement lancé la soirée et le festival.

 

Après une pause pendant laquelle tapas et cocktails furent servis aux auditeurs, venait le concert de jazz, qui alliait instruments acoustiques (piano, saxophone, batterie), sonorisés (guitare basse et synthé) et outils électroniques (pédales en tous genres permettant de faire des boucles sonores, bruits préenregistrés, …). Proposant des atmosphères très diverses, il était placé sous le sceau de la compétence instrumentale (très beaux solos) et du plaisir communicatif. Il rencontra un grand succès. On pourra éventuellement regretter une batterie très présente et le côté un peu "catalogue" des effets électroniques.

Une soirée riche, variée et agréable. Voilà qui ouvre parfaitement le festival.

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