D'après le légendaire ténor Enrico Caruso, la recette du succès pour faire un bon Trovatore est on ne peut plus simple : « Il faut juste les quatre meilleurs chanteurs au monde ». Une tâche impossible, et pourtant. Hier soir, à l'Opéra Bastille, le plateau vocal, réuni pour la nouvelle et singulière mise en scène La Fura del Baus d'Àlex Ollé, a frôlé la perfection. Musicalement, l'opéra de Verdi nécessite de ses chanteurs un engagement total, une prise de rôle à feu et à sang, et au terme de cette première parisienne force est de constater que trois des quatre chanteurs principaux auraient été largement dignes de répondre à la bravade de Caruso.

Ludovic Tézier (Le comte de Luna) et Anna Netrebko (Leonora) © Charles Duprat | Opéra National de Paris
Ludovic Tézier (Le comte de Luna) et Anna Netrebko (Leonora)
© Charles Duprat | Opéra National de Paris

La production d'Ollé joue de fumées et de miroirs dans ce qui est une création imposante et sombre. De la guerre civile espagnole du 15ème siècle, on bascule vers les tranchées allemandes de la Première Guerre Mondiale. Le décor titanesque d'Alfons Flores se compose de blocs rectangulaires géants qui s'élèvent de la scène et s'y renfoncent : certains sont ornés d'une croix, représentant ainsi soit des tombes militaires soit le couvent, d'autres servent de prison à Manrico et à sa mère Azucena, d'autres encore s'élèvent haut dans les airs pour planer au-dessus de la tranchée des troupes du Comte de Luna. Ce labyrinthe oppressant, dressé de blocs de béton de hauteur inégale, est une référence manifeste au Mémorial de l'Holocauste à Berlin. Chez Ollé, les bohémiens deviennent ainsi des réfugiés de guerre, en quête d'un lieu sûr. 

Acte III © Charles Duprat | Opéra National de Paris
Acte III
© Charles Duprat | Opéra National de Paris

En faisant référence à la situation des Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale, Ollé tente de donner à l'intrigue du Trovatore une gravité qu'il n'arrive pas toujours à assurer. Il trovatore est un opéra complexe où s'entremêlent les récits du passé et autres coïncidences incroyables, d'ailleurs parodiées dans le film des Marx Brothers, Une nuit à l'opéra. Aussi sombre que soit le propos du metteur en scène, il est difficile de réprimer un sourire lorsque Leonora confond son amant avec le Comte ou quand Manrico, blessé – amené au camp des gitans sur une civière – se relève soudain quelques instants après, frais comme un gardon, pour courir empêcher que Leonora ne prenne le voile. La grande partie de l'action proprement dite se déroule hors plateau, mais la fin de la deuxième partie – où Manrico déjoue le guet-apens du Comte au couvent – est ici mise en scène.

Des problèmes suscités par le décor m'ont miné tout au long de la soirée. Les câbles qui rendent les blocs de béton mobiles étaient bien trop nombreux, au point que se déplacer sur scène semblait relever du parcours du combattant. On comprend mieux la prudence des chanteurs qui tentaient autant que possible de restreindre leurs mouvements. Mais le problème le plus gênant était celui de l'immense miroir qui occupait le fond de la scène. Certes, celui-ci permettait d'accentuer la profondeur du dédale de la construction, mais il faisait aussi rentrer dans le champ de vision du spectateur des mouvements étrangers à la mise en scène – les francs mouvements de tête du chef Daniele Callegari, par exemple, lorsqu'il donnait les départs aux chanteurs. Dieu merci, Il trovatore est principalement un opéra nocturne – car s'il avait fallu projeter davantage de lumière sur ce décor-là, le Tout-Paris présent dans l'audience aurait été reflété sur la scène de Bastille.

Anna Netrebko (Leonora) © Charles Duprat | Opéra National de Paris
Anna Netrebko (Leonora)
© Charles Duprat | Opéra National de Paris

D'un point de vue musical, ce Trouvère était superbe, assurément le plus beau que j'aie jamais entendu en live. Callegari embrasse pleinement la partition de Verdi et tient ses tempi d'une main de maître. Quant à Anna Netrebko, sa carrière d'interprète de Verdi continue de monter en flèche. Parce qu'elle l'a récemment chanté à Berlin, Salzbourg et New York, elle a le rôle de Leonora dans la peau. La richesse pulpeuse de son registre grave, parsemé de couleurs mezzo, était particulièrement évidente dans le "Tacea la notte placida". Elle a manifestement dû dompter sa colorature pour aborder les cabalettes avec autant de goût. Les diminuendos exquis de Netrebko et la courbe de ses phrasés ont permis un "D'amor sull'ali rosee" de toute beauté, l'un des deux sommets incontestables de la soirée.

Ludovic Tézier (Le comte de Luna) © Charles Duprat | Opéra National de Paris
Ludovic Tézier (Le comte de Luna)
© Charles Duprat | Opéra National de Paris

Le second nous a été offert par Ludovic Tézier dans le rôle du Comte de Luna. Préférant le velours à l'éclat, il est à l'évidence un baryton de première classe. "Il ballen del suo sorriso" était tout simplement splendide – ardent, phrasé avec intelligence –, il a conquis la salle à juste titre. Si Leonora avait entendu cette déclaration d'amour, sûrement aurait-elle aussitôt plaqué Manrico ! 

Marcelo Álvarez a tout ce qu'il faut du parfait Manrico – un timbre lumineux, solide, des attaques pleines de drame – et il a chanté avec passion tout au long de la soirée. Hélas, à trois reprises il abrège ses longues notes aiguës du "Di quella pira" – une déception quand on sait que cet aria est habituellement l'un des incontournables de l'opéra. Le chanteur aurait manqué la répétition générale du jeudi ce qui expliquerait un manque de confiance lors de la première. On espère qu'il retrouvera son assurance lors des prochaines représentations. Ekaterina Semenchuk, elle, a toute la puissance de feu nécessaire pour interpréter le rôle d'Azucena, la bohémienne vengeresse. Elle est capable d'aller chercher une puissance vocale et une profondeur extraordinaires sans pour autant y résumer son jeu : elle peut aussi descendre dans les graves de son registre avec tendresse, en prêtant toujours une attention particulière au texte. Si l'on ajoute encore la solide contribution de Roberto Tagliavini en Ferrando, le plateau réuni ce soir pour Il trovatore est celui que briguerait n'importe quelle grande maison d'opéra.

Malgré une sombre mise en scène, c'est véritablement le plateau vocal qui brûle les planches de cet impressionnant Trouvère.

Traduit de l'anglais par Luce Zurita

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