Serait-ce bientôt la fin de l'ère des maestros ? Dans le sillage du mouvement #MeToo, la disgrâce soudaine de plusieurs chefs d'orchestre a placé sous le feu des projecteurs les professionnels du podium, détenteurs de l'autorité en matière d'interprétation musicale. Revenons en arrière : le maestro professionnel, détaché de toute pratique instrumentale, n'est devenue la norme qu'au XIXe siècle, Hector Berlioz étant l'un des premiers à devenir une star de la profession. Le XXe siècle a ensuite été l'âge d'or des chefs : les noms d'Arturo Toscanini, Wilhelm Furtwängler, Fritz Reiner, Carlos Kleiber et Herbert von Karajan avaient plus d'importance que n'importe quel instrumentiste ou chanteur.

Daniel Hope © Thomas Entzeroth
Daniel Hope
© Thomas Entzeroth

Ces dernières années, cependant, les orchestres ont été de plus en plus nombreux à choisir de se passer d'un professionnel de la baguette. Dès les années 1970, des ensembles « historiquement informés » spécialisés dans le répertoire baroque ont ouvert la voie ; il y eut alors un retour aux pratiques d'époque, le continuiste assumant la direction depuis le clavecin. Le violon est également un instrument associé historiquement à la direction : jusque dans les années 1830, François Habeneck dirigeait les symphonies de Beethoven depuis le premier violon. Dans les orchestres symphoniques actuels, le rôle de premier violon solo est un vestige de cette tradition ancienne et le poste a bien souvent plus de pouvoir décisionnel qu'on ne le pense. De nombreuses rumeurs rapportent que, pendant le mandat de Furtwängler à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Berlin, les musiciens de l'orchestre s'alignaient sur le premier violon solo au lieu de suivre le maestro et ses gestes, réputés pour être erratiques.

De nos jours, une quantité non négligeable d'orchestres de chambre reviennent à ce modèle de violoniste-chef. Des trois personnalités que nous avons rencontrées, Daniel Hope est le dernier à avoir assumé ce double rôle, ayant succédé à Sir Roger Norrigton au poste de directeur musical de l'Orchestre de chambre de Zurich en 2016. L'expérience était nouvelle pour le violoniste comme pour l'orchestre. Sous la direction de Hope, l'orchestre s'est littéralement redressé, jouant debout et non plus assis, ce qui a permis une interaction plus importante entre les musiciens. Comme nous l'a expliqué le violoniste, les musiciens ont dû relever deux défis : alors qu'un chef peut anticiper le geste pour aiguiller ses troupes, un musicien-chef ne peut pas jouer avant la note. De même, les musiciens ne peuvent plus suivre leur chef (même d'une nano-seconde) : les deux parties doivent être parfaitement synchronisées. Heureusement, cette nouvelle disposition semble fonctionner parfaitement et les spectateurs trouvent l'enthousiasme des musiciens « contagieux ». Récemment, Hope a d'ailleurs accepté un second mandat de musicien-directeur : il s'occupera de l'organisation et de la direction des concerts du New Century Chamber Orchestra, un jeune ensemble de San Francisco qui avait déjà pour habitude de travailler sans chef d'orchestre.

En 2004, David Grimal a fondé Les Dissonances, un collectif d'artistes basé à Paris. Si l'orchestre de Zurich compte environ 150 concerts par an (Hope assume une centaine de ces dates), Les Dissonances se réunissent quatre fois par an pendant une dizaine de jours pour des projets spécifiques, donnant entre 15 et 25 concerts. Grimal considère l'orchestre comme « une île loin du mainstream », ce qui requiert une sensibilité renouvelée dans l'écoute et un réel « amour », selon lui, entre les musiciens. Chacun d’entre eux a étudié la partition de l’orchestre au grand complet et a besoin de la connaître intimement. Le violoniste assure qu'à la fin de la tournée, tous les musiciens seraient capables de diriger les œuvres qu'ils ont jouées. Le résultat est indiscutable : le répertoire des Dissonances n'inclut rien de moins que le Concerto pour orchestre de Bartók et Le Sacre du printemps de Stravinsky, des œuvres terriblement impressionnantes, même quand un chef compétent guide les musiciens entre les changements de métrique et les fluctuations de tempo. Atteindre une coordination parfaite sans chef, dans ces œuvres, relève du miracle.

Le plus expérimenté de notre trio est Richard Tognetti, à la tête de l'Orchestre de chambre d'Australie depuis 1989. Depuis cette date, l'orchestre est devenu un ensemble mondialement reconnu, recevant des critiques élogieuses sur tous les continents pour le dynamisme de ses interprétations. Tognetti consacre neuf mois à l'ensemble dans l'année, ce qui a permis de travailler des connexions, des rapports entre musiciens qu'on ne trouve que dans la musique de chambre. Tout comme l'Orchestre de chambre de Zurich, la formation australienne est fréquemment dirigée par d'autres artistes, musiciens ou chefs invités.

Il est intéressant de constater que les trois violonistes ont des opinions divergentes quant à la nature de leur relation avec le reste de l'orchestre. En raison peut-être de son expérience de bientôt trente ans, Tognetti s'aligne clairement sur la tradition du leader synonyme d’autorité, décrivant sa position comme étant celle d'un « chef d'orchestre avec un violon ». Selon lui, le fait d'être musicien est un avantage : cela lui permet de montrer exactement le son qu'il désire, de transmettre ses intentions plus clairement aux instrumentistes que ne le pourrait un chef. Le noyau de l'Orchestre de chambre d'Australie est un petit ensemble à cordes, mais quand ils collaborent avec des musiciens à vent (et plus particulièrement dans le cas d'instruments d'époque), Tognetti fait confiance à leurs opinions sur des points techniques quand il demande un phrasé particulier. La taille de l’orchestre entre aussi en ligne de compte : quand une poignée de musiciens seulement sont concernés par une œuvre, alors le fonctionnement peut être plus démocratique que quand quarante musiciens sont réunis.

Richard Tognetti à la tête de l'Orchestre de chambre d'Australie © Christie Brewster / Australian Chamber Orchestra
Richard Tognetti à la tête de l'Orchestre de chambre d'Australie
© Christie Brewster / Australian Chamber Orchestra

Au contraire, Hope décrit sa façon de procéder comme « une sorte d’échange et de compromis, vraiment… J’apprécie la collaboration, les suggestions qui jaillissent, j’aime expérimenter des choses ». Néanmoins, il reconnaît qu’en tant que leader, il a le dernier mot, et ses décisions ne plairont pas nécessairement à tout le monde. Grimal est attaché à la notion de collaboration en théorie, mais quand le temps des répétitions est limité, dans la pratique, il est impossible d’écouter l’opinion des 94 autres musiciens impliqués dans l’exécution du Sacre au sujet d’un tempo ou d’une articulation. De manière générale, il mène les répétitions et bénéficie de la confiance de ses amis, qui eux-mêmes peuvent intervenir quand ils ont quelque chose d’important à dire. Les répétitions des Dissonances sont intenses : il n’y a jamais de bavardage inutile ni de perte de temps. Comme le reconnaît Grimal, parfois ses idées ne fonctionnent pas ; quand c’est le cas, cela devient rapidement évident et ils cherchent alors d’autres solutions.

Les trois violonistes ont des expériences mitigées en tant que solistes invités par d’autres orchestres. Tognetti remarque qu’à l’inverse de son méticuleux travail du son avec l’Orchestre de chambre d’Australie, « en tant qu’invité, on ne peut pas approfondir autant la quête d’une sonorité particulière ». Hope a observé un changement de génération entre les maestros les plus anciens – qui préfèrent que les suggestions du soliste pour l’orchestre passent par l’intermédiaire du chef – et les baguettes plus jeunes, qui sont heureux de voir le soliste communiquer directement avec les musiciens. Pour Grimal, le chef d’orchestre peut parfois être un obstacle, empêchant la nécessaire communication du soliste avec l’orchestre… à l’opposé de ce qu’il apprécie avec Les Dissonances.

David Grimal en répétition © JB Gloriod
David Grimal en répétition
© JB Gloriod

Quelles pourraient être enfin les limites d’un ensemble sans chef ? Les avis sur cette question divergent largement. Pour le répertoire non concertant, Hope pense que les œuvres de Mozart, Schubert ou dans le style du Divertimento de Bartók sont idéales pour son orchestre de Zurich ; il commence à explorer les premières symphonies de Beethoven mais l’Eroica serait prématurée selon lui. De son côté, l’Orchestre de chambre d’Australie a offert d’impressionnantes performances des symphonies de Brahms par le passé, et son effectif est allé jusqu’à la Symphonie n° 4 de Mahler, mais il est arrivé que Tognetti délaisse le violon pour la baguette, même pour des œuvres nécessitant des effectifs moins importants (comme Shaker Loops d’Adams).

Grimal ne souhaite pas définir de limite concernant les capacités d’un orchestre sans chef, pensant davantage que c’est une question de temps et de ressources. Avec une préparation adaptée et des collaborateurs intelligents, il estime que même le Ring serait envisageable. De son point de vue, un chef est nécessaire quand un orchestre doit monter jusqu’à trois programmes en une semaine, ce qui est à l’opposé du modèle des Dissonances. Grimal considère que son groupe amène le concert dans une autre dimension, propre au XXIe siècle. L’orchestre traditionnel, avec son modèle hiérarchisé selon lequel chaque musicien est un rouage d’une machine, a émergé parallèlement à la révolution industrielle, au moment où une telle structure était la norme… Selon lui, la prochaine phase du développement humain mobilisera une intelligence collective, moins centralisée.

Cette nouvelle vague qui traverse le monde de la musique classique est particulièrement prometteuse, tant pour les musiciens que pour les spectateurs. Par leur double statut de leaders et d’instrumentistes, les violonistes-directeurs occupent une position privilégiée pour mener cette nouvelle orientation. Avec des musiciens du calibre de Tognetti, Hope et Grimal qui font bouger les choses, les orchestres sans chef sont des formations incontournables, où la manière de concevoir la musique est des plus excitantes.

Traduit de l'anglais par Tristan Labouret