Le 18 décembre mourait Abbey Simon, à Genève où le pianiste vivait depuis des décennies, se partageant entre cette ville suisse des bords du lac Léman et Houston, au Texas où il enseignait une partie de l'année. Simon allait fêter ses 100 ans, le 8 janvier 2020. Inconnu de la plupart des mélomanes qui fréquentent les salles de concert européennes et américaines, il vivait dans le souvenir des vieux de la vieille qui avaient eu la chance de l'écouter in vivo et possédaient quelques-uns des nombreux disques qu'il avait égrenés chez Philips dès le commencement des années 1950 (dont un magnifique Concerto de Grieg enregistré à La Haye sous la direction de Willem Van Otterloo et des Variations sur un thème de Paganini de Brahms vives et colorées), voire quelques-uns de ceux qu'il avait publiés chez His Master Voice un peu plus tard. Mais c'est surtout chez VOX que Simon confiera la plupart de ses interprétations.

Abbey Simon © Courtesy of Special Collections, University of Houston Libraries
Abbey Simon
© Courtesy of Special Collections, University of Houston Libraries

Malchance ! Philips devenu Decca et HMV devenu Warner ne se sont jamais préoccupés de maintenir disponibles ses microsillons, encore moins de les rééditer sur disque compact ou de les proposer en streaming. Quant à VOX, cet éditeur fondé aux États-Unis par un descendant de Felix Mendelssohn a disparu. Avant de sombrer, cette maison de disques a eu le temps de rééditer quelques enregistrements désormais difficiles à trouver. Et bien malin qui sait où sont conservées aujourd'hui les bandes originelles qui permettraient de faire revivre les enregistrements d'un artiste de premier plan.

Voilà comment un pianiste est oublié de son vivant par les mélomanes, enterré par la vie musicale, alors qu'il aurait dû être fêté jusqu'à son dernier jour, être l'objet de toutes les attentions de la presse qui aurait pu recueillir des souvenirs que l'on imagine passionnants. Abbey Simon aura quitté ce monde bien avant qu'il ne s'en aille retrouver Chopin, Liszt, Brahms, Ravel, Rachmaninov, Brahms qu'il jouait avec un art pianistique comme on en entend peu, puisant ses racines dans l'Europe du XIXe siècle et de l'orée du XXe. Commencer le piano sous les auspices de Leopold Godowsky (1870-1938), puis travailler avec Harold Bauer (1873-1951) et enfin parfaire son éducation au Curtis Institute de Philadelphie dans la classe de son directeur Josef Hofmann (1876-1957) vous met au cœur d'un enseignement et d'une esthétique qui agrègent la France, l'Europe centrale, l'Allemagne et la Russie et tend la main au romantisme. Dans le piano d'Abbey Simon coulait à travers l'exemple vivant de ses maîtres les secrets de la haute école pianistique de Moritz Moszkowski (1854-1925), d'Anton Rubinstein (1829-1894), de Camille Saint-Saëns (1835-1921), de Francis Planté (1839-1934), d'Ignace Paderewski (1860-1941), mais aussi de Liszt, de Chopin, de Czerny... Abbey Simon lui-même sera un professeur recherché au Texas, mais aussi à la Manhattan School of Music et à la Juilliard School de New York, à Genève, Londres, Amsterdam et un peu partout dans le monde grâce aux cours de maître qu'il a dispensés.

Parfois son nom apparaissait fugitivement dans une critique consacrée au disque d'un autre pianiste. Et cela faisait longtemps qu'il en allait ainsi. Quand un artiste oublié disparaît, ou quand un autre d'un coup sort des limbes où il attendait soit le paradis soit le purgatoire, les critiques musicaux sont souvent accusés de n'avoir pas fait leur travail, de toujours voler vers le succès, de ne parler que des artistes en vue, voire d'être complices d'une commercialisation vulgaire et détestable de la musique, de tenir sous le boisseau les « vrais artistes »... Ils sont aussi accusés de faire et défaire des carrières. À l'ère des réseaux sociaux, ces accusations redoublent et prennent parfois des tours franchement désagréables.

Seulement voilà, la presse ne peut parler de façon soutenue que des artistes qui ont une carrière publique, enregistrent des disques et se produisent en concert ! Difficile de parler de ceux qu'on n'entend pas, qui ne sont pas là. La faute à rechercher là où elle doit l'être : chez les imprésarios – les agents –, les organisateurs de concerts, les institutions musicales, les chefs d'orchestre et... les musiciens eux-mêmes. Depuis de nombreuses années maintenant, ils ont pris en mains leur destin, créent et dirigent des festivals et des séries de concerts un peu partout dans le monde et s'auto-invitent. N'oublions pas les éditeurs qui n'ont jamais été si nombreux que depuis qu'il y a une crise du disque...

Alain Lompech © Tristan Labouret / Bachtrack
Alain Lompech
© Tristan Labouret / Bachtrack

Or, plus les agents sont puissants et moins ils font leur travail correctement, gardant, eux, sous le boisseau des artistes pour « vendre » ceux qu'ils ont décidé de mettre en avant parfois main dans la main avec des maisons de disques internationales, leur organisant des tournées avec orchestre et assurant leur présence dans les séries de concerts et de récitals les plus en vue : comment expliquer autrement l'irruption soudaine de certains artistes ? 

Or, plus les maisons de disques sont puissantes et internationales et moins elles font leur travail correctement, cherchant à tout prix le jeune soliste au physique avantageux plutôt que celui dont le talent ne doit rien au minois. 

Or, plus les organisateurs sont puissants et plus ils volent eux aussi vers le succès, sauf exceptions notables qui ne peuvent à elles seules inverser le cours des choses. 

Or, plus les institutions sont puissantes et moins elles font correctement leur travail : défilent à Paris comme à Londres, Berlin, Vienne, New York les mêmes solistes et les mêmes chefs pour jouer les mêmes œuvres prises dans un répertoire dont on dirait qu'il vient d'un dictionnaire de la musique dont on aurait arraché 98% des pages. 

Or, plus les chefs sont puissants et moins ils sont à l'affût des nouveaux talents qu'ils découvriraient eux-mêmes et que leur agent ne leur amènerait pas sur un plateau. Il y a quelques années, Martha Argerich – dont on ne peut pas dire qu'elle n'a pas mis son talent et son nom en balance pour aider au lancement de la carrière de nombre d'artistes jeunes et moins jeunes – pestait contre les chefs d'orchestre dont elle disait qu'ils avaient le pouvoir d'imposer un soliste s'ils le décidaient, mais qu'ils n'en faisaient rien.

Il ne s'est donc trouvé quasi personne pour engager Abbey Simon en France à une époque où il pouvait encore jouer au meilleur de sa forme – la Salle Gaveau l'a accueilli au moins une fois et Dante, un petit éditeur disparu, lui a fait enregistrer un disque Schumann. Pas un agent puissant pour le proposer, pas un orchestre pour l'inviter, pas un chef pour l'imposer... Comment expliquer qu'aucun orchestre parisien – aussi prestigieux que subventionné – ne l'ait régulièrement programmé dans les années 1970 à 2000, quand défilaient des pianistes dont on a déjà, et pour de bonnes raisons, oublié les noms ? Comment excuser cette bévue ? Abbey Simon n'était pas loin des yeux : il vivait à Genève. Et cependant loin du cœur. La presse évidemment ne porte aucune responsabilité dans cet état de fait – qui n'est d'ailleurs pas qu'hexagonal.