L’opera seria est un genre qui a mauvaise réputation : des héros toujours dignes et nobles, des récitatifs interminables, des arias de virtuosité à n’en plus finir, et peu de crédibilité dramatique dans des livrets bourrés de poncifs. Raison de plus pour féliciter Peter de Caluwe d’avoir pris le risque de mettre Lucio Silla, cet opéra écrit en 1772 par un Mozart adolescent de 16 ans à peine, au programme de cette saison de la toujours aventureuse maison bruxelloise.

© Buhlig
© Buhlig

A vrai dire, tant le chef d’orchestre Antonello Manacorda que le metteur en scène Tobias Kratzer avaient laissé planer un certain mystère lors de la conférence de presse qui précédait la première, si ce n’est que Kratzer annonçait avoir voulu explorer les mécanismes de pouvoir qui sous-tendent l’opéra, et ne cachait pas que le rôle un peu tronqué de Lucio Silla (il lui manque l’aria finale où il montrerait les raisons de sa clémence) était une faiblesse du livret - tout à fait dans le style de Métastase - de Giovanni De Gamerra. Il ajouta que la mise en scène jouerait aussi sur le genre et les conventions, et que l’action ne se déroulerait ni dans un palais inspiré de la Rome antique ni au 18ème siècle, mais dans un décor contemporain avec un important usage de la vidéo.

Et en effet, une vidéo (signée Manuel Braun) était projetée sur le rideau de scène pendant l’ouverture, et l’on y voyait des huîtres, des verres, mais surtout de puissants hommes de pouvoir, tels Poutine, Kim Jong-Un, le Hinkel/Hitler de Charlie Chaplin, et pour couronner le tout Bill Clinton et John Kennedy (deux fameux dragueurs, comme on sait). En fait - et ce qui allait suivre ne fera que le confirmer - n’y manquait que Harvey Weinstein.

Et le rideau de se lever ensuite sur le décor unique, une luxueuse villa moderniste dans un beau jardin planté de pins. Elle s’élève sur deux niveaux, le premier comme bardé de bois et le deuxième, vaste parallélépipède légèrement en surplomb, arborant sur tout son pourtour de vastes baies vitrées et illuminées. Le domaine est ceint d’une grille derrière laquelle va et vient un inquiétant berger allemand. C’est là que se retrouvent Cecilio, irréductible opposant au dictateur Lucio Silla et son ami Cinna, personnage ambigu car familier du dictateur mais aussi désireux de le renverser. La villa pivote très ingénieusement sur elle-même et révèle Silla entouré de sa soeur Celia, une espèce de femme-enfant qui passe son temps à jouer à la poupée, et Aufidio, conseiller et âme damnée du dictateur (et le seul vêtu d’un costume - ou est-ce une livrée ? - 18ème siècle), coiffé d’une perruque poudrée et affublé d’un maquillage blafard, alors que tous les autres protagonistes sont en très sobres costumes modernes, signés - comme le décor - Rainer Sellmaier. Silla retient prisonnière Giunia à qui il a fait croire que son bien-aimé Cecilio était mort, et - nous voici renvoyés à une question tout à fait d’actualité - la désire, fort de son pouvoir, usant use tantôt de la menace sourde (belle scène du dîner d’huîtres) ou d’une bien plus explicite, se montrant un arrogant prédateur. Après de nombreux rebondissements dramatiques - opéra seria oblige - Giunia et Cecilio se retrouvent et se jurent fidélité, Silla cause la surprise par une inattendue magnanimité, Cinna prend le pouvoir et fait arrêter Silla par des policiers armés jusqu’aux dents. Rideau.

Lenneke Ruiten (Giunia)
Lenneke Ruiten (Giunia)

Autant le dire tout de suite, cette production est une magnifique réussite et les trois heures de musique (on sera reconnaissant au chef et au metteur en scène d’avoir sabré dans les récitatifs) se révèlent passionnantes. D’abord, parce que, au-delà des clichés de l’opera seria et de la veine baroque qu'on retrouve encore à de nombreux endroits, Mozart montre une finesse et une perspicacité psychologique confondantes dans cette oeuvre encore sous-estimée. La mise en scène de Kratzer illustre avec beaucoup d’acuité les rapports entre les protagonistes, servie par des chanteurs qui adhèrent pleinement à sa vision intelligente et lucide. Sur le plan vocal, le plateau - composé de chanteurs jeunes, d’une technique remarquablement assurée et ayant en plus le physique de leurs rôles - réserve son lot de satisfactions, à commencer par la soprano Lenneke Ruiten qui nous donne une Giunia qui se joue des pires difficultés vocales. Jeremy Ovenden se montre excellent acteur et chanteur en Lucio Silla, même si sa voix n’a pas la couleur italienne que le rôle appelle. La soprano Simona Šaturová est un Cinna de belle allure et témoigne d'une parfaite sûreté vocale. Ilse Eerens se sort très bien d’un rôle de femme-enfant qui finit par s’émanciper. Carlo Alemanno est un Aufidio obséquieux. La mezzo Anna Bonitatibus laisse une impression plus mitigée en Cecilio : certes, la voix est belle et elle se révèle une actrice très convaincante, mais - surtout dans le premier acte - elle était affligée d’un vibrato vraiment très prononcé.

Le chef Antonello Manacorda opte pour un Mozart direct et franc, aussi dépourvu de sentimentalisme que de brutalité, mais toujours animé d’une respiration naturelle et d’un dynamisme irrépressible. L’orchestre le suit comme un/e seul/e homme/femme.

*****