Les circonstances de la composition du Stabat Mater de Dvořák sont tout à fait dramatiques. En 1867 Dvořák perd un enfant et se lance dans l’écriture d’une version pour piano et chœur d’un Stabat Mater qu’il ne termine pas. Près de vingt ans plus tard, deux autres de ses enfants meurent et ce terrible rappel l’incite à reprendre la composition de la pièce laissée inachevée. En quelques semaines l’œuvre est terminée, orchestrée et créée avec grand succès à Prague en décembre 1880. En 1884, Dvořák la dirige à Londres au Royal Albert Hall et ce nouveau succès lui ouvre définitivement les chemins d’une gloire devenue européenne. Pour l’occasion, il dispose d’un orchestre de près de 90 cordes et d’un chœur d’environ 800 chanteurs !

Choeur Philharmonique de Prague © Petra Hajska
Choeur Philharmonique de Prague
© Petra Hajska

Les conditions étaient naturellement différentes à la basilique de Saint-Denis et l’interprétation de ce chef d’œuvre de la musique religieuse du XIX° siècle donnée ce soir-là fut passionnante à plus d’un titre. Loin du gigantisme de cette époque, l’effectif était plus classique avec un orchestre symphonique de taille habituelle et un chœur composé de 80 chanteurs. Mais quels chanteurs ! En effet, le Chœur Philharmonique de Prague, ensemble professionnel reconnu, est apparu comme l’élément le plus exceptionnel de cette très belle soirée. Beauté et richesse des timbres, nuances toujours en situation, précision de l’intonation, contrastes, phrasés, noblesse des tutti, cohésion, engagement : tout rayonnait souverainement au plus haut niveau, même dans l’acoustique défavorable aux chœurs de la basilique de Saint Denis lorsqu’ils sont placés derrière l’orchestre. On se plaît même à regretter que, comme cela se pratiquait au XVIII° siècle, le chœur ne soit pas placé devant l’orchestre ! Le numéro sept, Virgo virginum praeclara, entièrement dédié au chœur, était un moment de grâce suspendue particulièrement réussi au cours duquel texte (« Vierge resplendissante ne sois plus rude envers moi, laisse-moi sangloter à ton côté ») et musique ne faisaient plus qu’un. Dans le numéro 5 Tui Nati vulnerati, la musicalité et le raffinement du decrescendo sur les « poenas » qui reviennent à de nombreuses reprises ne laissent aucun doute sur la qualité exceptionnelle de cet ensemble et de son chef, le jeune Lukás Vašilek. On regrette d’autant plus que ce dernier soit le seul des artistes participant à cette représentation à ne pas voir figurer sa biographie dans le programme. On reconnaît bien ici la méconnaissance, tellement française, du rôle et du métier de chef de chœur, alors qu’il en est des chœurs comme des orchestres : il n’y a pas de bon chœur sans bon chef de chœur…

L’Orchestre Philharmonique de Radio France dirigé par Jakub Hruša est apparu, comme toujours maintenant en pleine forme, sans aucune faiblesse et avec un sens audible, lui aussi habituel, de la cohésion. L’harmonie, particulièrement sollicitée dans cette œuvre et que le chef a d’ailleurs judicieusement fait saluer à l’issue de concert, s’est couverte de gloire. Les cordes rondes et justes, les cuivres impeccables sans jamais être exagérés, tout cela confère à l’ensemble un équilibre souverain, marque des grands orchestres.

Sans démériter, les solistes ont plus fait une démonstration de chant que de musique. Angela Denoke est incontestablement une grande artiste mais elle a semblé plusieurs fois en difficulté dans les aigus. Steve Davislim, un ténor australien au magnifique timbre, semblait ne pas réussir à conduire sa voix comme il l’entendait, notamment dans le mezza voce. La basse Alexander Vinogradov, russe de timbre comme de chant, ne semblait pas particulièrement concerné par ce qu’il chantait pourtant fort bien. Quant à la mezzo, seule voix à laquelle Dvorak confit un solo, elle était interprétée par la géorgienne Varduhi Abrahamyan qui, outre un beau timbre sombre et fruité, a démontré de belles qualités musicales et interprétatives.

Jakub Hruša dirigeait avec émotion et délicatesse cette musique qui lui est manifestement chère. Il choisit des tempi retenus qui mettent en valeur la beauté de l’instrumentation et évitent tout pathos, toujours nuisible dans une musique si raffinée et pudique. Sa gestique précise, souple et énergique quand il le faut, mène tous les interprètes vers un Dvorak dont la tristesse immense mais noble et contenue émeut en allant directement au cœur. Quant au Quando corpus morietur final qui nous conduit de la mort à la résurrection avant d’atteindre le paradis, il emmène tout sur son passage, surtout avec un chœur de ce niveau !

Un sobre, magnifique et poignant Stabat Mater donc, dominé par un Chœur Philharmonique de Prague exceptionnel, un Orchestre Philharmonique de Radio France des grands jours, et un chef de grand talent en osmose parfaite avec cette œuvre si touchante et avec ses musiciens.

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