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Cleveland et Franz Welser-Möst en hérauts des temps passés

****1
Par , 19 octobre 2017

Ces dernières années, on a surtout entendu la 6ème de Mahler sculptée par des baguettes démiurges : celles de Simon Rattle, de Yannick Nézet-Séguin ou encore de Daniel Harding. Toutes ces lectures paraîtraient outrancières face à celle que proposait Franz Welser-Möst et l'Orchestre de Cleveland à la Philharmonie. Lundi dernier, le chef autrichien s’est fait le héraut d’un revirement esthétique total : retour à une sobriété classique, sublimée par la vitesse.

Franz Welser-Möst après Mahler, la sueur perlant du front
© Julien Hanck

Qu’il a fier allure, cet Orchestre de Cleveland, étincelant sous les feux de la rampe, déjà sagement assis sur scène, comme attendant notre arrivée ! Et quel air de pudicité impassible sur le visage du chef, tandis qu’il avance vers ses musiciens ! Et pourtant, on a rarement autant été saisi au collet dès le rythme de marche initial, le tempo preste et la scansion affûtée des cordes provoquant un émerveillement immédiat. Au lieu d’être appuyées, les salves successives sont pensées comme des rebonds rapides, presque furtifs. D'une régularité quasi métronomique, le chef tisse une toile suffisamment légère pour ne pas être motorique. Il s’autorise même une respiration plus ample dans le thème lyrique en fa majeur, les cordes y faisant soudainement preuve d’un liant et d’un chatoiement très “Mitteleuropa”. Mais très vite, des cuivres rutilants de couleur nous rappellent qu’on a passé l’Atlantique.

Là où Rattle marquait ses transitions d’un léger rubato très caractéristique, Franz Welser-Möst semble partisan des coutures bien nettes. En coupant les fils du raccordement expressif, les sons (qui chez Rattle coulaient les uns dans les autres) gagnent en autonomie. Est écartée l’atmosphère brumeuse dans laquelle les adeptes de l’expressionnisme retiennent pourtant quelque chose du temps vécu, des latences qui sont ceux de la conscience humaine. Ici, c’est une conception spatiale, passant par des plans sonores bien différenciés, qui est privilégiée. Sans pour autant chercher dans le gigantisme matière à contraste, l’interprétation de Welser-Möst ne souffre d’aucune baisse de tension, grâce notamment à un dynamisme permanent des timbres (le xylophone, cristallin !) et des attaques (les cuivres).

Franz Welser-Möst après Mahler, entouré des chefs de pupitre
© Julien Hanck

Vient alors l’Andante, tout à fait “cantabile”, mais toujours dans une sobriété qui, tout en observant les nuances, ne sombre jamais dans la mièvrerie. Chez Welser-Möst, la main et la baguette n’ont plus un rôle tout-puissant ; ils n'ont pas droit de vie et de mort sur les phrases musicales, mais ne possèdent qu’une fonction incitative. Cette distanciation vis-à-vis du matériau musical est d’ailleurs tout à fait manifeste dans le geste du chef : Welser-Möst n’empoigne pas, ne saisit pas. Il exhorte. Son visage n’est pas tordu par l’expression, c’est le visage concentré d’un musicien (donc un sportif) en plein effort. Out la “culture de l’apparence” : avec lui, la battue retrouve un caractère essentiellement fonctionnel. Ce n’est là encore qu’un symptôme supplémentaire servant une impression plus générale : celle de voir en Welser-Möst la résurgence d’une “autre manière”, à qui ne suffit plus pour accomplir son devoir de suivre la tradition (qu'on estime établie par Bernstein) d’une interprétation qui peu ou prou s’identifie à la psyché de son chef, en suit les contours et les méandres. Ici, Franz Welser-Möst – qu’on pourrait qualifier d’anti-Bernstein par excellence – entend revendiquer une substantialité au-delà de l’expression stylisée des passions.

Alors certes, les partisans d’un chef-démiurge diront que l’absence d’engagement psychologique (à proprement parler) vide cette musique d’une part de sa substance. Est-ce vraiment le cas ? Le détachement évident que manifeste Welser-Möst à l’égard de la dimension psychologique de l’oeuvre est largement compensé par la qualité de l’artisanat musical déployé, infiniment éloquent en soi ! Il n’est en rien perçu comme un appauvrissement, mais simplement comme un déplacement des priorités. D’une écoute aveuglément empathique, on passe à une écoute active : on retrouve une capacité d’admiration objective. On écoute avant tout des musiciens à l’oeuvre.

L'Orchestre de Cleveland à la Philharmonie
© Julien Hanck

Enfin si cette vision semble tout de même contestable, c’est avant tout à cause du choix de tempos, si rapide qu’il semble répondre à un parti-pris intellectuel, et non pas à une nécessité musicale. Démonstration implicite que l’étirement temporel chez certains chefs est liée à l’exigence d’incarnation psychologique qu’ils se sont fixée ? C’est particulièrement vrai dans les premières mesures du Finale, que certains amplifient et délayent ad libitum (encore une fois, écoutez Bernstein…) et que Welser-Möst aborde a tempo dans leur fulgurance native. Faut-il pour autant taxer l’art de Franz Welser-Möst d’art “réactionnaire” ? S’il est vrai que l’effet et l’emphase en sont bannis, on ne peut pas à proprement parler d’involution. Ce que possède aujourd'hui Welser-Möst et que ne possédait pas ses prédécesseurs d’antan, c’est un orchestre tel que Cleveland en 2017, capable de le suivre jusqu’au bout dans ses idéaux de droiture et de véloce clarté !

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“revendiquer une substantialité au-delà de l’expression stylisée des passions”
Critique faite à Philharmonie 1: Grande salle Pierre Boulez, Paris, le 16 octobre 2017
Programme
Mahler, Symphonie no. 6 en la mineur « Tragique »
Artistes
The Cleveland Orchestra
Franz Welser-Möst, Direction
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