Magdalene Ho ne marche pas, elle vole vers le grand piano qui l'attend dans un des chœurs qui bordent le Couvent des Jacobins à Toulouse où se tient la quarante-septième édition de Piano aux Jacobins, créé une année avant le Festival international de piano de La Roque d'Anthéron. International, le festival toulousain l'est tout autant, mais il s'est surtout fait une spécialité depuis les origines : inviter des jeunes pianistes parfois totalement inconnus – qui ne le restent généralement pas longtemps. Mettre dans sa biographie qu'on y a joué est une médaille recherchée.

Magdalene Ho © Kaupo Kikkas
Magdalene Ho
© Kaupo Kikkas

À peine assise, la jeune femme qui a une silhouette de jeune garçon dans son pantalon noir, son gilet marron et ses bras de chemise blanche retroussés, attaque le clavier pour jouer la Suite HWV 430 de Georg Friedrich Haendel. L'acoustique du lieu est très réverbérée et il faudra quelques minutes pour intégrer cela. Mais le couple cerveau-oreille réussira le prodige de séparer le bon grain de l'ivraie pour que le jeu de la pianiste s'épanouisse dans toutes ses dimensions.

Dès lors, d'abord attrapé par cette énergie sans lourdeur, on admire la façon dont Magdalene Ho se mue en une cinétique fascinante : tout bouge dans ce jeu et tout est droit, la polyphonie est vivante, chaque ligne vit sa vie, bondit, jaillit, chante, les ornements sont intégrés à la ligne supérieure et tout danse. Le discours avance dans une effervescence dominée et pourtant aussi libre qu'une source jaillit du rocher. C'est étourdissant et dans le même temps d'une respiration souterraine magnifiée par une pulsation irrésistible qui propulse malicieusement les fameuses variations finale sur « L'Harmonieux forgeron », sans en faire le numéro attendu ! Voilà qui confirme le talent du jury du Concours Clara-Haskil 2023, qui lui avait délivré son unique prix, et couvre de honte celui du Concours Van Cliburn 2025 qui l'a éjectée dès le premier tour.

Son programme ce soir est très intelligent, car la pianiste propose ensuite les Nocturnes de Satie qui sont contemporains de Socrate et ne ressemblent en rien aux Gymnopédies ou aux Morceaux en forme de poire. Non, ici il s'agit plutôt de pièces « verticales », successions d'accords choisis pour leurs couleurs et leurs résonances, la mélodie semblant en émerger, sans jamais pouvoir s'en extraire. C'est donc tout le contraire de la pièce de Haendel et prépare aux enfers d'Après une lecture du Dante de Liszt. Ho est immergée dans le son qu'elle forge dans le fond du clavier avec une précision, une densité qui ne seraient rien, si elle ne lui donnait pas ce sentiment tragique qu'impose cette musique gothique, médiévale, si juste sous de telles voûtes.

Le public comme ensorcelé n'applaudit pas entre les pièces mais il le fera à tout rompre à la fin de la grande œuvre de Liszt qui fait toujours un peu peur quand elle commence, car elle est l'une des partitions si souvent suppliciées pendant les concours internationaux. Dante n'aura ni jambes ni bras brisés, mais sera tenu, investi, porté par un souffle démesuré dans une dynamique si grande qu'on peine à la tenir pour vraie : Magdalene Ho connait les mystères du clavier et de ce qui peut transformer la vitesse d'attaque du marteau sur les cordes en cette constellation sonore, spirituelle, généreuse, ô combien lisztienne. Voilà une vision qui s'inscrit dans l'histoire de l'interprétation de cette pièce si souvent incomprise.

Quand elle revient après l'entracte, elle vole toujours aussi vite vers son piano. Mais cette fois-ci elle prend son temps pour se lancer dans les Bagatelles op. 126 de Beethoven qu'elle met opportunément en miroir de l'Humoresque de Schumann. On n'y aurait pas pensé, mais la musique mobile, vive, parfois abrupte de Beethoven – et de son interprète, respectant cela – correspond à la façon dont Schumann enchaine les humeurs dans son opus 20. Là encore, le jeu de la pianiste frappe par son urgence, sa façon de retrousser ses manches pour pétrir le clavier avec un à-propos qui lui fait épouser le moindre changement d'atmosphère, la moindre rupture, faisant avancer le discours avec une éloquence qui ne se contemple jamais mais regarde vers l'avenir en l'interrogeant sans cesse. Magdalene Ho est là, présente en chaque son qu'elle tire du piano, mais sans pour autant que son corps s'efface. Elle libère la musique de la partition, par ses seules mains et la seule puissance de son esprit.


Le voyage d'Alain a été pris en charge par Piano aux Jacobins.

[Note du 11 septembre 2026, 22h : une version précédente de l'article faisait mention par erreur du Concours Reine Elisabeth.]

Magdalene Ho © Kaupo Kikkas
Magdalene Ho
© Kaupo Kikkas