Tingel Tangel, le « cabaret de bas étage » de Georges Aperghis, n’a pas besoin de décor pour entraîner l’auditeur du Studio 104 dans ses histoires décadentes. Œuvre-phare du concert donné samedi à 15h30 dans le cadre du Festival Présences 2026, cette partition pour cymbalum entouré de percussions, accordéon et chant se déploie en dix mouvements plus hypnotisants les uns que les autres, où le théâtre musical s’infiltre dans chaque syllabe et chaque note. Comme souvent chez le compositeur grec mis à l'honneur cette année à Radio France, la compréhension de la déconstruction sémantique par mots fragmentés, syllabes déplacées, répétées et inversées, n’advient qu’à la fin des pièces. Ce suspens est ménagé avec un art consommé par la soprano Angèle Chemin, qui rend chaque pièce captivante.

La succession rapide de mots anglais susurrés de « Speakerine », les lignes escarpées et le chanté-parlé frénétique d’« Équilibriste », ou encore les interrogations mystérieuses et volontairement incompréhensibles de « Mélodrame » constituent autant d’expressions pyrotechniques qu’Angèle Chemin transcende. À ses côtés, Vincent Lhermet (accordéon) et Françoise Rivalland (cymbalum et percussions) tissent un maillage instrumental entre souplesse et fermeté : accents agressifs, tapis sonores volubiles, frottements et silences s’entremêlent avec un naturel saisissant.
Ce goût pour la théâtralité débridée trouve un écho direct dans Un désir démesuré d’amitié de Mikel Urquiza, donnée en création française lors du concert du soir dans l’Auditorium de la Maison de la radio. Un formidable trio de solistes – Martin Adámek à la clarinette, Eva Boesch au violoncelle et Sun-Young Nam au piano – anime un Orchestre Philharmonique de Radio France au caractère burlesque emporté dans un maelström de sonorités incongrues : fanfares surgissantes, glissandi de piano, violoncelle désaccordé, bruits d’oiseaux. Cette exubérance sonore culmine dans le mouvement titré « Q » – référence à la communauté queer – avec son thème dansant et festif.
Les luttes passées et présentes pour les droits LGBTQIA+ s’affirment avec encore plus de vigueur dans le troisième mouvement, « Dévier, défier ». On y reconnaît les effets d’orchestration du premier mouvement, augmentés de rythmes brésiliens et d’une citation de Copacabana de Barry Manilow, clin d’œil à la mythique boîte de nuit new-yorkaise. Le deuxième mouvement, longtemps suspendu dans une atmosphère calme et éthérée en hommage à Hervé Guibert, bascule progressivement vers le funèbre : une fanfare inquiétante s’impose sur un tintamarre de cloches, évoquant les effets du sida et le suicide de l’écrivain à 36 ans. Là où Tingel Tangel faisait entendre le grotesque d’histoires fictives, Un désir démesuré d’amitié assume pleinement une dimension politique et sociale, en visibilisant la communauté queer.
Si Georges Aperghis a lui aussi composé des œuvres à forte teneur politique comme Migrants ou Luna Park, le programme du soir s’ouvrait sur deux études orchestrales, créations françaises particulièrement bien servies par le Philhar'. L’écriture par blocs de pupitres ne laisse aucune place à l’approximation, et le chef Peter Rundel attise la tension dramatique tellurique de l’Étude VII comme la vitalité rythmique de l’Étude VIII.
Mais le véritable choc de la soirée surviendra lors de sa clôture avec Where are you? d’Ondřej Adámek : trente-cinq minutes d’une intensité ininterrompue, d’une inventivité et d’une finesse orchestrale remarquables. On ne peut que remercier le festival Présences d’avoir donné cette œuvre en création française, cinq ans après sa création à Munich. Un moment de spiritualité intense porté par la mezzo-soprano Magdalena Kožená, totalement magnétique.
Les premières mesures naissent du silence : entrée sur scène mimée, puis chuchotée, autour de l’onomatopée « wa-o », accompagnée d’un geste d’ouverture et de fermeture des mains vers le public, les musiciens et le chef. Ce motif revient à la fin, invitant l’auditeur à se joindre à la question existentielle posée tout au long des onze mouvements, où la chanteuse cherche une réponse en araméen, en sanskrit, mais aussi à travers des musiques populaires et religieuses diverses.
L’Orchestre Philharmonique de Radio France éclaire cette partition exigeante par des contrastes éclatants : mélodie moldave chamarrée et perturbée par un effet de disque rayé, climax fulgurant dans « Levitation », superposition psychédélique de gammes pentatoniques par les percussions à clavier et la harpe dans « Ecstasy », jusqu’à l’apparition d’un ange. Malgré la diversité des substrats musicaux et des types de chant mobilisés, Adámek construit une continuité fascinante.
Du burlesque au spirituel, la journée de ce samedi au festival Présences 2026 aura été pavée d’œuvres chambristes et orchestrales puissantes, toutes magnifiées par de grands talents d’orchestrateurs et une dramaturgie musicale intense.


