Dans les années 1950, au cœur d’un village sarde, une mère accouche d’une fille non désirée, Maria. Benjamine de la fratrie, elle est adoptée par la vieille Tzia Bonaria Urrai et devient sa « fille d’âme ». La petite se rend compte de l’absence nocturne ponctuelle de sa mère adoptive. Celle-ci est une « accabadora », une « dernière mère » qui offre une mort digne aux êtres en difficulté. Tel est le titre du dernier opéra de Francesco Filidei créé au Théâtre du Jeu de Paume dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence.

<i>Accabadora</i> au Festival d'Aix &copy; Jean-Louis Fernandez
Accabadora au Festival d'Aix
© Jean-Louis Fernandez

Cette histoire, empruntée au roman éponyme de Michela Murgia, disparue d'un cancer voici quelques années, a trouvé en Filidei un passeur concerné : originaire de Sardaigne lui aussi, le compositeur a été élevé par une grand-mère adoptée par une couturière, et Tzia Bonaria, à la lecture du livre, lui a rendu ce visage familier. Le compositeur italien a lui-même élaboré le livret d’Accabadora (avec Manuelle Mureddu) en gardant mêlés les sujets de l’amour filial et de la fin de vie. L'opéra progresse par tableaux scandant les événements du livre et les âges de la vie de Maria – naissance, jeunesse, adolescence, adulte – sans que le spectateur, pas plus que la jeune femme, ne soupçonne tout de suite la nature exacte du secret de sa mère adoptive.

L'intense partition de Filidei est élaborée pour créer une atmosphère sombre voire nauséabonde à laquelle s’attache en petit ensemble (un par voix) les musiciens de l’Opéra de Lyon. Un chœur mixte commente l'action à la façon d'un chœur antique, chantant en sarde selon la tradition du cantu a tenore, sur un roulement de tambour angoissant – les protagonistes, eux, chantent en italien. L'orchestration ciselée crée des alliages de timbres fascinants – trémolos aigus de l'accordéon doublés par ceux des violons lorsque Bonaria endosse son rôle de passeuse d'âme, cloches à vaches typiquement sardes –, magnifiés par l’équilibrage plateau/fosse de la cheffe Lucie Leguay.

<i>Accabadora</i> au Festival d'Aix &copy; Jean-Louis Fernandez
Accabadora au Festival d'Aix
© Jean-Louis Fernandez

L'écriture de Filidei creuse une matière musicale obsessionnelle : mesures irrégulières, courts motifs qui se tuilent d'un instrumentiste à l'autre dans la fosse, jusqu'à cette allure motorique et entraînante qui saisit la partition lorsque Maria rejoint la famille Bastíu pour les vendanges. Il s’agit là d’un moment charnière où le drame s'emballe. Un mur déplacé par des voisins pour gagner du terrain de vignes, l'incendie allumé par Nicola Bastíu par vengeance, la balle qui lui vaut l'amputation d'une jambe, sa demande de mort à Bonaria, l’hésitation de celle-ci, l'étouffement par un oreiller : la mécanique tragique s'enclenche sans retour possible, d'autant qu'Andria, le frère Bastíu amoureux de Maria, a tout vu et lui raconte.

La confrontation qui s'ensuit entre Maria et Bonoria amène au départ de la fille pour la ville avant son retour forcé au chevet d'une mère mourante qui réclame à son tour d'être délivrée. C'est là que se noue tout l'enjeu de cette œuvre poignante : celle qui avait fui cette pratique meurtrière en comprend, à son corps défendant, la nécessité, et devient accabadora à son tour.

<i>Accabadora</i> au Festival d'Aix &copy; Jean-Louis Fernandez
Accabadora au Festival d'Aix
© Jean-Louis Fernandez

La mise en scène et la scénographie de Valentina Carrasco font preuve d'une sobriété qui renforce la portée émotionnelle du livret et de la musique : plateau sombre à l'image de la vie austère de Bonaria ; simple table pour présenter tour à tour le lit des mourants et le plan de travail de la cuisine ; vignes descendant des cintres pour apporter de la couleur aux scènes de vendanges. En fond de plateau, des figurantes jouant le rôle des Parques tissent sans relâche la destinée des humains. De grands métiers à tisser matérialisent les existences de quelques personnages, celui de Bonaria occupant le centre du dispositif. À l'issue de l'ouvrage, les Parques trancheront le fil, et la toile du métier s'effondrera au sol dans un geste théâtral marquant.

Noa Frenkel prête à Tzia Bonaria Urrai une voix de contralto d'une profondeur qui dit à elle seule la lourdeur de sa tâche d’accabadora et sa distance avec sa fille. Le soprano clair et souple de Rachel Masclet accompagne Maria de l'adolescence à l'âge adulte avec finesse.

<i>Accabadora</i> au Festival d'Aix &copy; Jean-Louis Fernandez
Accabadora au Festival d'Aix
© Jean-Louis Fernandez

La metteuse en scène choisit ingénieusement de prendre le pain comme le fil conducteur scénique de ces passages : Maria naît d'un ventre maternel qui déverse de la farine avant de la pétrir en enfant, et la toute jeune Lou-Biana Jousni Lalande, solaire et impressionnante d’aplomb vocal, surgit d'une miche géante pour l'incarner. Plus tard, c'est une couronne de pain que la fillette brise maladroitement au mariage de sa sœur aînée, avant qu'elle-même, adulte, ne pétrisse un pain ensanglanté au moment de découvrir la vérité sur Bonaria, qu’elle qualifie alors d’assassin.

En traitant la fin de vie sous ses multiples visages – vieillesse, maladie, corps empêché –, Accabadora ne conclut rien : l’opéra éclaire avec finesse le besoin d'une législation autour du droit à mourir dignement, un débat que la loi française n'a toujours pas tranché.

<i>Accabadora</i> au Festival d'Aix &copy; Jean-Louis Fernandez
Accabadora au Festival d'Aix
© Jean-Louis Fernandez
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Accabadora au Festival d'Aix
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Accabadora au Festival d'Aix
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Accabadora au Festival d'Aix
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