Durant l'hiver 1839, sur l'île de Majorque, George Sand a été la première à saisir toute la beauté des 24 Préludes de Frédéric Chopin. Cette "langue de l'infini" qu'elle reconnaissait au piano de son compagnon s'y exprime de façon bouleversante : c'est le chant intérieur d'un compositeur amoureux de son instrument, alangui par le souvenir et la maladie, en perpétuel sentiment d'exil, qui donne au genre du prélude son autonomie et lui insuffle une expression nouvelle. Auparavant, ce genre était souvent réduit à une brève pièce d'introduction, de forme très libre, servant à donner le ton, vérifier l'accord de l'instrument ou encore "dénouer les doigts ; et souvent éprouver le clavier" (Couperin L'Art de toucher le clavecin). Dans le cycle de préludes de Chopin, chacune des miniatures – jusqu'à 30 secondes pour la plus courte – n'est que le prélude du suivant, comme si l'art de commencer était aussi celui de suspendre, d'interrompre une mélodie dans la grâce de son élan pour mieux la rendre éternelle.

Pour la 32ème édition annuelle de son festival, la Société Chopin fait des Préludes op. 28 une trame : du 25 juin au 14 juillet prochains, dans la magnifique Orangerie du Parc de Bagatelle à Paris, la programmation du festival égrène chacune des pièces, véritables études d'atmosphère, en les distillant au sein de neuf récitals principaux. Elles y seront cousues à d'autres œuvres maîtresses du répertoire pianistique, reliées entre elles par une même tonalité. Car en hommage au Clavier bien tempéré de Bach, les Préludes sont aussi une ode au principe tonal − ils couvrent l'ensemble des tonalités en modes majeur et mineur. Déroulant le premier pan de cette toile, c'est l'artiste ukrainienne Valentina Lisitsa, aux longues et fines mains de tisserande, qui nouera le fil à l'aiguille avec le premier des Préludes en do majeur. Le sixième en si mineur donnera le ton à l'ensemble des pièces de la seconde partie de son récital, réunissant Scriabine, Rachmaninov ou Liadov, tous héritiers du prélude chopinien. 

Il existe de nombreuses Sociétés Chopin en France et en Pologne ; celle de Paris a été créée en 1911, entre autres par Maurice Ravel, et se particularise par le pélerinage qu'elle organise chaque année sur la tombe du musicien au Père-Lachaise. Depuis 32 éditions, son festival estival voit se succéder les grands noms de la scène pianistique ; nous entendrons les français Claire-Marie Le Guay, qui apportera la résonance contemporaine du festival avec Papillons de Mantovani, Jean-Claude Pennetier ou Alexandre Paley, interprète du Prélude, choral et fugue de Franck, ainsi que Mûsa Rubackyté et Aimi Kobayaski. La jeune pianiste Hélène Tysman ainsi qu'Akiko Ebi placeront chacune Debussy – l'autre grand nom du prélude romantique – en miroir de Chopin, trahissant ainsi finement les références de la poésie et de l'imaginaire debussystes.

Si le piano règne sur l'œuvre de Chopin, il ne le fait pas sans partage ; le violoncelle est l'un des rares instruments autre que le piano pour lequel le compositeur a composé une page de musique de chambre. Xavier Phillips nous fera entendre toute l'émotion de la Sonate en sol mineur, en réponse au Prélude no. 22 dans le même ton, que son pianiste Igor Tchechuev exécutera en amont. 

Le Festival Chopin dessine son avenir avec les "Récitals du week-end", destinés aux récitals de jeunes interprètes. Seront invités notamment deux candidats polonais au Concours Chopin de Varsovie 2015, Andrzej Wiercinski et Krzysztof Ksiazek, en partenariat avec l'Institut National Frédéric Chopin de la même ville. La Pologne vient ainsi en France : pour n'y être jamais être retourné à la suite de l'échec de l'insurrection contre le tsar, il paraissait important de porter à la mémoire du musicien la preuve d'un lien fort entre les deux pays, pour l'un desquels il a véritablement formé le sentiment d'identité nationale. 

Le Festival ne manquera pas non plus de rendre hommage à la figure du grand Aldo Ciccolini, qui a rejoint en début d'année le compositeur dont il a marqué à jamais l'interprétation. 

Le chant du piano de Chopin - nourri de bel canto italien - se passe de mots, mais c'est avec intérêt que nous écouterons ceux de Dominique Jameux apporter un éclairage précieux sur la thématique du festival dans une conférence "Les Préludes, une expérience stratégique pour Chopin". Cette conférence sera l'occasion de justifier un axe fort, et ce d'autant plus que ce sont les numéros 4 et 6 de ces mêmes Préludes qui ont été joués à l'orgue pour les funérailles du pianiste, le 30 octobre 1849, preuve que le compositeur s'est mis tout entier dans cet opus de la maturité, cœur et âme. Rempli d'une admiration toujours partagée par le public d'aujourd'hui, Liszt disait de ces "préludes poétiques" qu'il étaient "analogues à ceux d'un grand poète  contemporain, qui bercent l'âme en songes dorés et l'élèvent jusqu'aux régions idéales". Cette ascension merveilleuse, c'est ce à quoi vous invite le Festival Chopin 2015 de Paris.