Alors que les applaudissements se font insistants, Frank Peter Zimmermann fait signe au public de l’Auditorium de Radio France qu’il va chercher la partition de son bis. Une page, puis deux puis quatre que le violoniste déplie sur un pupitre, avant de chausser une paire de lunettes rouge de pilote, et le voilà parti dans la transcription du Roi des Aulnes pour violon seul par Ernst. Un bis signature durant lequel le musicien fait vrombir le moteur de son Stradivarius.

Frank Peter Zimmermann en répétition avec l'Orchestre National de France © Christophe Abramowitz / Radio France
Frank Peter Zimmermann en répétition avec l'Orchestre National de France
© Christophe Abramowitz / Radio France

L'instrument nommé « Lady Inchiquin » trouve enfin un peu de difficulté après avoir magnifié le Concerto pour violon de Beethoven, une des partitions les plus exigeantes du répertoire violonistique, dont Zimmermann ne fait qu’une bouchée. Dans son jardin, le violoniste allemand s’amuse de chaque motif, quitte à ajouter quelques ornements subtils comme quand il accentue quelques contretemps dans le finale. Tout respire la facilité, depuis les traits virtuoses du premier mouvement riche en gammes et intervalles véloces (avec une cadence magistrale dont les doubles cordes mêlent les différents thèmes avec clarté), jusqu’au legato infini du « Larghetto », au cours duquel les changements de cordes n’affectent pas le déploiement de la ligne. Sans oublier l’authenticité du rebond dansant de la fin de l’œuvre, où Zimmermann trouve le parfait équilibre entre rebond rustique et maintien aristocratique.

Le violoniste crève l’écran donc, mais c’est presque à son corps défendant. Sa première préoccupation semble être de s’intégrer dans l’Orchestre National de France, sans jamais le reléguer au second plan. Ainsi Zimmermann se tourne fréquemment vers ses collègues du soir pour des moments de dialogue artistique de premier ordre, notamment avec la bassoniste Marie Boichard. Le dialogue vire souvent à la complicité, quand le soliste échange des sourires avec le premier pupitre de violons lors de certains effets appuyés.

Le National fait corps dans une communion enthousiaste au service de l’œuvre : les cordes impressionnent par la justesse de leurs coups d’archet tandis que les vents participent à un tout homogène, à la direction aussi élégante qu’élancée. Tous les pupitres utilisent pour ce concert des partitions annotées par Zimmermann lui-même, et cela se sent : plus que Cristian Măcelaru sur le podium, c’est bien le soliste qui mène la danse. Preuve en est au début du « Larghetto », que le violoniste fait avancer vers un bon andante, tandis que le chef d’orchestre met du temps à s’accorder avec cette vitesse de croisière : le duo avec la clarinette fait les frais de cet ajustement. Véritable Konzertmeister, le musicien rejoint fréquemment les premiers violons quand sa partie soliste le lui permet, et signifie ses intentions avec certains gestes du dos ou de la tête du violon. Les contrastes de nuances du finale bénéficient de cette union parfaite, clôturant une interprétation mémorable.

Cristian Măcelaru en répétition avec Frank Peter Zimmermann et l'ONF © Christophe Abramowitz / Radio France
Cristian Măcelaru en répétition avec Frank Peter Zimmermann et l'ONF
© Christophe Abramowitz / Radio France

Pendant toute la Symphonie n° 1 de Brahms qui constitue la deuxième partie du concert, on repensera souvent avec nostalgie à cette apothéose de la musique. Visiblement le matériel n’est ici pas annoté par Zimmermann, il comporte même quelques étrangetés, avec moult accelerandos et suppression des respirations. Et que dire du fait que les violons tournent la page avant la fin du premier mouvement pour enchainer le second quasi immédiatement, presque sans laisser le temps de conclure l’« Allegro » !

Est-ce une contrainte du direct, le concert étant diffusé sur arte ? Rien n’est moins sûr tant les deux premiers mouvements procèdent de ce même geste précipité. On retrouve les qualités techniques des musiciens, à l’image des attaques particulièrement nettes des cordes au cours du premier ou du lyrisme éloquent du hautbois de Mathilde Lebert dans le deuxième, mais la trajectoire, le discours commun, sans disparaître tout à fait se réduit à de simples contrastes de volume sous la battue métrique du chef.

Le finale laisse espérer une évolution : Măcelaru s’approprie la matière orchestrale et la fait évoluer jusqu’au thème de l’« Allegro ». La progression des pizzicatos, le tuilage des cors et des flûtes puis la sérénité du thème, lui apportant beaucoup de personnalité, sont autant de satisfactions, avant que les variations qui suivent ne retombent dans les travers précédents. Au fil des forte, la qualité de son, si accomplie dans Beethoven, se détériorera significativement, si bien que le dernier accord sonnera comme une délivrance.

Frank Peter Zimmermann en répétition avec l'Orchestre National de France © Christophe Abramowitz / Radio France
Frank Peter Zimmermann en répétition avec l'Orchestre National de France
© Christophe Abramowitz / Radio France
Cristian Măcelaru en répétition avec Frank Peter Zimmermann et l'ONF © Christophe Abramowitz / Radio France
Cristian Măcelaru en répétition avec Frank Peter Zimmermann et l'ONF
© Christophe Abramowitz / Radio France