Dans le roman Feu pâle de Vladimir Nabokov, un poème posthume d’un certain John Shade est commenté par son ami et universitaire Charles Kinbote. Progressivement, ce qui se présente de prime abord comme des notes de bas de page devient la véritable intrigue du roman. C’est à une expérience de la sorte que nous a conviés Raphaël Pichon et son ensemble Pygmalion avec sa Passion selon saint Matthieu de Bach le 26 mars dernier à l’Opéra de Zurich. Un an après une saisissante Passion selon saint Jean à l’Opéra de Lausanne, force est de constater que cette saint Matthieu, plus introspective, plus analytique, plus distanciée surtout, se présente d’abord à nous comme l’herméneutique de la très théâtrale saint Jean.

Stéphane Degout, Julian Prégardien, Raphaël Pichon et Pygmalion à Zurich © Gaëtan Bally
Stéphane Degout, Julian Prégardien, Raphaël Pichon et Pygmalion à Zurich
© Gaëtan Bally

L’un des traits saillants est la place qu’occupe l’Évangéliste de Julian Prégardien. Tout aussi idéal qu’à Lausanne, il n’implique ici presque jamais une humeur au premier degré. Son chant est certes percutant, vif, rond, ample, sec au besoin, rhéteur toujours mélodieux, charnel, incarné. Mais à la différence de son investissement dans la saint Jean, tout est ici distancié par une narration très digne qui fait avancer le récit avec bien davantage de hauteur de vue et de recul sur l’histoire racontée. Il est ici plus passeur d’une histoire, là où il était l'an passé plus acteur et témoin direct.

Distancié mais pas distant : ce mode de représentation n’empêche pas la charge émotionnelle. Par la place physique et symbolique du Christ de Stéphane Degout tout d’abord, tantôt souverain et empli de sagesse, tantôt accablé et amer, et presque toujours, quand il ne chante pas, assis de dos, face à l’orchestre, la tête baissée, ou véritable Christ Pantocrator quand il viendra se placer au sommet de la pyramide dessinée par l’orchestre et le chœur.

La <i>Passion selon saint Matthieu</i> par Pygmalion à Zurich &copy; Gaëtan Bally
La Passion selon saint Matthieu par Pygmalion à Zurich
© Gaëtan Bally

Mais qui eut dit, à propos d’émotion, et en l’écoutant lors sa première et chétive aria « Ich will dir mein Herze schenken », que Julie Roset offrirait ensuite l’un des moments les plus bouleversants de la soirée dans « Aus Liebe » ? Ange directement apparu d’une fresque de Giotto, elle pose sa voix séraphique et nue sur l’alpha et l’oméga de la flûte et des hautbois, qui dialoguent ici comme à la nuit des temps, à propos de l’insatiable besoin de consolation de l’humanité.

C’est aussi le regard de Lucile Richardot dans « Erbarme dich » sur le Pilate imperturbable de Christian Immler, et juste avant de l’Évangéliste sur lui : incompréhension d’abord, fatalité ensuite. La voix ample et mordorée sur les violons pleure des larmes sèches, accompagnée des pizzicati du violoncelle à fleur de peau d’Antoine Touche, avec les seconds violons en appui de l’émotion. Puis tous se regardent, impuissants, stoïques, jusqu’à l’acceptation de ces faits – « Komm, süsses Kreuz » – sur les arpèges crépusculaires et endoloris autant que réconfortants de la viole de gambe.

Raphaël Pichon dirige Pygmalion à Zurich &copy; Gaëtan Bally
Raphaël Pichon dirige Pygmalion à Zurich
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À l’image des œuvres de Fabienne Verdier qui servent de couverture à ses deux Passions au disque, Pichon joue des aplats de matière dès l’ouverture, pleine et entière de ses staccatos aux cordes, sculptant les solos pour mieux en faire ressortir la lumière – très orientale dans « Ach, Golgotha » grâce aux ostinatos du hautbois (fascinant Jasu Moisio !) – et s’aidant du chœur au besoin. Le chef réussit une sorte de quadrature du cercle en mobilisant une puissance orchestrale et dramatique sur des instruments d’époques aux sonorités merveilleusement cuivrées et réconfortantes, dont le chaleureux continuo en est la clé de voûte. Là encore, il ne s’appesantit jamais sur l’émotion en n’hésitant pas à enchainer les numéros les plus contrastés ou faire de longues pauses au besoin. Les passages fugués précipitent soudainement le drame et la précision inégalable des lignes de chant de chaque partie du chœur dessine des émotions nées parfois d’un mot – « Bien-aimé Jésus » ou « bâti avec confiance ».

On retiendra enfin le parcours du choral « O Haupt voll Blut und Wunden », d'un travail collectif rare, toujours plus défait et humble à chaque reprise, en compassion envers un monde irréconciliable et impardonnable. Pour aboutir sur le chœur final, consolation étonnement désabusée à valeur de thrène et d’apaisement pour un monde malade.

Raphaël Pichon dirige Pygmalion à Zurich &copy; Gaëtan Bally
Raphaël Pichon dirige Pygmalion à Zurich
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Stéphane Degout, Julian Prégardien, Raphaël Pichon et Pygmalion à Zurich &copy; Gaëtan Bally
Stéphane Degout, Julian Prégardien, Raphaël Pichon et Pygmalion à Zurich
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La <i>Passion selon saint Matthieu</i> par Pygmalion à Zurich &copy; Gaëtan Bally
La Passion selon saint Matthieu par Pygmalion à Zurich
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