Est-ce une conséquence de la prudence helvétique qui fait que le concert du Nouvel An de l’Orchestre de la Suisse Romande a lieu le 7 janvier ? Concert qui plus est précédé par deux discours introductifs entre profonde solennité malgré quelques rares traits d’humour pour le premier, et vers de mirliton pour la seconde, quelque peu gênants mais touchants.

Comment prendre la baguette pour Simone Young à la suite de cela sur une œuvre aussi enjouée et rêveuse que Le Beau Danuble bleu ? Avec assurance et fermeté, le plus rapidement possible, allant de pair avec une certaine fébrilité à l’orchestre et particulièrement dans les pupitres des cuivres. L’ambiance reste pesante. On sent la cheffe en recherche de liaison avec l’orchestre, impliquée, besogneuse. Toujours souple et dansante, elle travaille les suspensions rythmiques et sculpte le son autant que possible dans une valse qui se révèle somme toute bien sage en ouverture.
L’orchestre se libèrera bien davantage en seconde partie avec un autre Strauss – Richard – dans la danse des sept voiles de Salomé et les Deux Suites de valses pour orchestre tirées du Rosenkavalier. Il y a là une cohérence d’ensemble qui fait mouche à travers un répertoire que l’OSR pratique régulièrement en fosse : faconde dramatique et ligne vocale. Les pupitres de cuivres, émancipés, nous apparaissent même plus éloquents et moins scolaires qu’en première partie. Young façonne une danse tout en louvoiement, insidieuse et percutante, jusque dans le trille final avant l’accord conclusif, efficace. Il y a même place à un certain humour dans les valses, par ces jeux de réponses entre pupitres. Quand les thèmes sont repris en sourdine par les cordes, on est comme dans l’antichambre d’un XIXe siècle qui n’est plus, et l’on sent ce regard rétrospectif, forme d’adieu à cette époque, autant nostalgique qu’attachant, qui fait tant le charme de la musique de Richard Strauss. Le son est ici assez chaud, rond et harmonieux.

À la différence, et pour notre plus grande surprise, de ce qui attisait notre curiosité pour cette soirée : le Concerto pour piano n° 3 de Prokofiev par Alexandre Kantorow. Dès les premières notes du soliste, le son du grand Steinway noir parait étouffé dans la masse, ouaté, au second plan. L’orchestre et le piano se cherchent l’un l’autre dans un maelstrom de notes pelotonnées où une chatte n’y trouverait pas ses petits. C’est là une sensation qui ne nous quittera presque pas de tout le concerto, à quelques exceptions près : quand le soliste s’enfonce seul dans un chapelet presque macabre de notes égrenées à la Chostakovitch au cœur du deuxième mouvement, ou, in fine, lors d’un mezzo forte trouvé en commun avec l’orchestre au milieu du troisième mouvement. On perçoit bien ce « torrent sonore qui coule, insouciant, et se réfracte contre les dentelures mordantes d’épisodes grotesques », dont parlait à l’époque de la création le critique enthousiaste Boris Assafiev.
On pressent bien la maestria de Kantorow, des flots de gammes impeccables jusqu’au finale éclatant, mais cela ne nous parvient pas complètement. Question d’acoustique ? Ce Victoria Hall rococo répond difficilement à cette œuvre dense et symphonique, qui voudrait tendre plutôt vers l’art déco, où tout doit scintiller entre clartés et lignes, dans une profonde libération d’énergie.
Pour preuve par l’absurde, le Prélude op. 45 en do dièse mineur de Chopin donné en bis par le pianiste désormais seul, dans un son bien plus clair. On entend alors ce jeu unique qui fait le creuset des grands pianistes et que l’on ne peut véritablement rattacher à aucune autre manière. Le piano semble se jouer seul plus que Kantorow n’en joue, d’une distance toujours égale au clavier, omniscient et introspectif à la fois, chantant de la main droite et cherchant les limbes dans les graves de la gauche.

En fin de concert et en écho à ce moment qui nous a déjà tiré quelques larmes, Simone Young, après une allocution dans un français touchant car hésitant, bissera avec la Valse triste de Sibelius. On y entendra, et comme jamais, les cordes respirer, se régénérer, sous la mélodie. Ce sera là le plus bel hommage aux victimes de Crans-Montana auxquelles ce concert était dédié.




