La légende n’est guère aimable avec le Concerto pour violon de Robert Schumann. Enterré après sa création par son dédicataire, ressuscité mais par les nazis, il ne dévoile guère ses charmes à la première écoute : pas de grande cadence flamboyante, pas de thèmes caractéristiques, manque d’éclat. Et pourtant la profonde humanité de cette musique, imaginée par l’immense compositeur au encore au faîte de ses capacités (c’est une de ses dernières œuvres), mérite qu’on s’y attarde… le temps d’un concert par exemple. Si le programmer reste un pari, il est relevé ce soir à la Halle aux grains par Renaud Capuçon au violon et à la tête de l’Orchestre de Chambre de Lausanne.

Les premières notes nous plongent dans une ambiance sombre, où les voix internes de l’harmonie sont très présentes. Le violon émerge d’un brouillard angoissant mais s’envole très vite vers des cieux solitaires ; l’orchestre joue alors son rôle de cadre stable. Le chant qui, dans l’écriture dense de Schumann, peine un peu à émerger, est puissant et lisible. Ce premier mouvement se prête aisément à la direction par un violoniste puisque soliste et orchestre alternent la plupart du temps ; et quand ils jouent ensemble, quand le hautbois ou la clarinette viennent en contrechant du violon, l’oreille de Capuçon fait la différence, dosant subtilement ses nuances pour que la ligne circule.
Le mouvement lent débute par un magnifique face-à-face entre Capuçon et le pupitre des violoncelles, que l’on sent complètement pris dans l’atmosphère. La longue partie en dialogue avec les cordes – peu vibrées – est profonde et émouvante. Cette atmosphère langoureuse glisse doucement vers le dernier mouvement, « Lebhaft, doch nicht schnell » que Capuçon aborde avec un tempo plutôt schnell, ce qui aboutit mathématiquement à des traits épouvantablement virtuoses, qu’il enchaîne crânement. Ici le violoniste joue sans arrêt ou presque, soutenu par tous les instrumentistes, fiables à tout moment. Sa jambe droite est la colonne sur laquelle le violon s’ancre dans le sol ; la gauche, virevoltante, dansante, donne du rythme à un orchestre qui cependant ne la voit pas. Et ça fonctionne terriblement bien.
Pour la Septième Symphonie de Beethoven, Renaud Capuçon a retrouvé sa verticalité, ses deux jambes fermement campées sur une estrade face à ses musiciens. Et il faut bien cela : son énergie est telle que son talon fait parfois office de timbale, devançant l’intention du bras. Cette nervosité apparente est en fait galvanisante, appropriée pour cette Septième sans véritable mouvement lent, qui ne demande qu’à rebondir. C’est ainsi que sous son impulsion, les tuttis du deuxième thème regorgent d’énergie vitale. Les huit premiers violons, emmenés par Clémence de Forceville, sont particulièrement engagés.
Les voix graves, en introduction de l’« Allegretto », raclent, grattent. Le son n’est pas lisse, ni doux ni aimable, ce qui vient en apparente contradiction avec cette indication de mouvement gaie. Mais l’écriture est bien celle d’une marche obsédante, telle que la livrent les violoncelles dans l’énoncé du thème, fort, simple, puissant. Et puis la mélodie glisse entre les pupitres avec un naturel confondant et l’on est embarqué dans ce faux mouvement lent, qui est aussi d’une fausse gaité.
Le « Scherzo » nous assaille, dans un Presto assumé, très appuyé, accentué, presque à l’excès. À côté, le « Trio » paraît grave, dans un contraste de tempo qui va sans doute en-deçà des intentions de Beethoven. Mais on peut le vivre comme un lieu de repli, de répit salutaire, car l’environnement immédiat est piquant. Et lorsque le finale survient, l’orchestre chauffé à blanc avance d’un bout à l’autre dans un élan irrépressible. Le tempo est tel que les doubles croches des violons sonnent comme un ornement, sans pour autant que la lisibilité du rythme en souffre. Car c’est bien de rythmes dont il s’agit, le mouvement entier est une jubilation rythmique, un festival de caractères « con brio », bien restitués. Les musiciens ont un plaisir manifeste à jouer devant nous et le public lui rend cette joie par une ovation appuyée.
Quant aux deux rappels – El cant dels ocells de Pablo Casals en première partie, et le finale d’une symphonie de Haydn à la toute fin –, ils sont venus donner un peu de volume et de variété à un concert qui a ancré Renaud Capuçon dans sa légitimité de chef.
Ce concert a été organisé par Les Grands Interprètes.


