De front, face à leurs partitions, Daniel Lozakovich et David Fray se regardent peu. Mais ce n'est pas la peine, la musique fait sens. Réunis dans la Halle aux grains dans le cadre de la 40e saison des Grands Interprètes, le violoniste et le pianiste commencent par deux sonates de Bach. Tout au long de cette première partie, le piano de David Fray va rester très homogène, conservant la même nuance, ce qui laisse toute leur place aux effets recherchés par le violoniste.

Daniel Lozakovich et David Fray à Toulouse © William Wartel
Daniel Lozakovich et David Fray à Toulouse
© William Wartel

Lozakovich de son côté adopte pour commencer un timbre clair, doucement vibré et articulé. Au fil du texte, il plongera et replongera dans le paysage sonore avec un jeu varié. S'il se montre capable de sonorités délicates voire quasi inaudibles en s'aventurant vers la touche de son instrument, son violon peut devenir plus affirmé et rugueux dans les mouvements les plus intenses, tel le quatrième de la Sonate en si mineur BWV 1014 ou le troisième de la Sonate en mi majeur BWV 1016, où le timbre devient presque saturé et métallique.

pbl
pbl

Le violoniste propose en quelque sorte une synthèse subtile entre l'apport des interprétations historiquement informées (tenues pleines et non vibrées, utilisation des cordes à vide) et la lecture romantique que les grands violonistes ont tendance à transférer sur toutes les périodes antérieures.

Le premier bis donné en fin de représentation se placera dans la même dynamique que ce diptyque d'œuvres de Bach : l'« Andante » de la Sonate K377 de Mozart poursuivra ce travail méticuleux sur le son, soucieux de coller à l'organisation du discours classique, avec quelques fioritures solidement articulées toutefois.

Après l'entracte, place au virtuose et au spectaculaire avec un incontournable du répertoire qui a fait date dans l'histoire de la musique de chambre, opposant comme jamais auparavant le violon et le piano : la Sonate « à Kreutzer » de Beethoven. Énoncé avec force, le thème principal du premier mouvement fait perdre plusieurs crins d'archet à chaque occurrence, Lozakovich sacrifiant désormais la clarté d'élocution au dynamisme saturé demandé par cette partition dense. Le mouvement lent prend des accents presque jazzy avec sa liberté de ton et ses appoggiatures glissantes sur une pédale pianistique impassible. Le finale sera un déploiement de technicité et de justesse, avec ce rebond de la tarentelle habilement exécuté par le violoniste à l'extrême pointe de son archet, conférant une douceur inhabituelle à cette interprétation.

pbl
pbl

Les deux musiciens gratifieront leur public d'un second bis, le Prélude et Allegro de Fritz Kreisler dans le style de Pugnani. Violon et piano fonctionnent à pleine puissance dans l'introduction marcato, Lozakovich ralentit volontairement le mouvement perpétuel central pour mieux le faire résonner, décale aussi les fins de phrases avec le piano, là où la tradition se contente plus souvent d'une célérité démonstrative. On notera enfin un beau passage de témoin : le violoniste joue le Stradivarius qui avait appartenu à Ivry Gitlis, un des premiers violonistes programmés dans le cadre des Grands Interprètes. Lozakovich s'est hissé ce soir au même rang, en toute légitimité.

****1