Lignes descendantes des cuivres graves, orgue frénétique, heurts d’accordéon, dissonances des bois : cette introduction macabre marque le début de la Messe un jour ordinaire de Bernard Cavanna (1993-94), donnée en conclusion du concert de l'Ensemble Multilatérale, le deuxième jour du Festival Présences. Après cette tension nauséabonde, le compositeur confronte frontalement le rituel catholique à l’histoire de Laurence, jeune toxicomane dont l’expression se heurte à la mécanique implacable de l’ordinaire liturgique.

Laurence, incarnée par la soprano Isa Lagarde, se trouve moquée, déshumanisée et mise au rebut. Face à elle, la messe – Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus – n’offre aucun refuge. La soprano lyrique Émilie Rose Bry et le ténor Sahy Ratia endossent les rôles de meneurs d’une célébration décadente, portée par un chœur pléthorique réunissant l’Ensemble vocal de l’Université Évry Paris-Saclay, le Chœur éphémère Mirabeau et le Chœur de Radio France. Cette masse vocale n’a qu’un principe : maintenir Laurence à distance, neutraliser sa détresse lors d’un rituel qui gouaille et se moque. Le caractère « bouffe » de l’œuvre surgit précisément de là : textes liturgiques découpés en syllabes, chœur hystérique et ouvertement cruel.
Des moments marquants jalonnent cette messe sans salut. Le monologue à fleur de peau du violon, double instrumental de Laurence, émerge d’un chaos de cloches. Magnifiquement tenu par Noëmi Schindler, ce solo suspend le temps. Les dernières minutes de l'œuvre marquent l'auditeur bien au-delà du silence final : entre l’énoncé par Laurence d’un court poème de Nathalie Méfano et la définition glaçante de « marie-salope », Cavanna pousse l’auditeur face à une violence verbale et symbolique qui ne cherche ni à édulcorer ni à consoler.
En première partie, la pièce Whiteout d'Eva Reiter, présente sur scène à la flûte contrebasse Paetzold, faisait surgir la lumière avant la lugubre Messe. Représenter un blanc absolu, non comme un vide, mais comme une mosaïque de perceptions, tel est l’objectif subtilement relevé par la compositrice autrichienne dans cette création mondiale. L’auditeur se trouve immergé dans une atmosphère planante aux sonorités inventives : bruitages percussifs et soufflés des vents, irisation par les glissandos harmoniques de la guitare au bottleneck, résonances de diapasons devant les micros du Studio 104 de Radio France. Ceux-ci deviennent de véritables instruments, révélant l’inaudible. Le geste final marque durablement : un duo de Larsens entre Eva Reiter et le contrebassiste Nicolas Crosse, frottant ensemble micros contre instruments, bois de la flûte contrebasse, petites enceintes, jusqu’à la barbe du musicien.
Les instrumentistes de l’Ensemble Multilatérale, sous la direction de Léo Warynski, structurent avec finesse les événements sonores et maintiennent une intensité collective remarquable qui crée une synergie particulièrement efficace juste avant Whiteout dans Énantiosème. Le titre de cette autre création mondiale de la soirée (signée Nicolas Tzorztis), emprunté à un terme polysémique aux sens contraires, trouve sa traduction musicale dans deux processus d’écriture : l’un mélismatique, l’autre harmonique. Dans cette pièce pour flûte et ensemble, l’instrument soliste ne s’exprime qu’en flux continu, vertigineux, au-delà du virtuose.
Matteo Cesari s’empare de la partition avec une souplesse et une théâtralité saisissante, sans jamais relâcher la tension. Cela s'enchaînait naturellement après La Nuit en tête de Georges Aperghis (2000), où la soprano soliste déploie des lignes escarpées de mélodies syllabiques. Là où Tzortzis instaure une connivence étroite entre soliste et ensemble, Aperghis écarte toute relation évidente : l’attention se fixe sur la chanteuse, le reste se réduisant parfois à un tapis sonore. Un duo touchant entre violon solo dans le suraigu et soprano apporte cependant une suspension onirique. Chez Tzortzis, la tension entre horizontalité et verticalité se résoudra dans la conclusion : l’ensemble martèle un accord de plus en plus lent, que la flûte nimbe d’un mélisme plaintif.
Cette deuxième soirée de Présences s'est révélée exaltante, soulignant la pertinence de la programmation et son équilibre entre reprises et créations.


















