La structure du programme que l’Orchestra of the Age of Enlightenment et la mezzo-soprano Magdalena Kožená ont proposé mercredi dernier au Théâtre des Champs-Élysées reste assez inhabituelle de nos jours : la Symphonie n° 40 de Mozart morcelée, entrecoupée par des airs de Mozart, Gluck et Haydn. Malgré cette fragmentation et cet agencement particulier, chaque morceau arrive à nous embarquer dans son univers.

Magdalena Kožená © CEMA / Oleg Rostovtsev
Magdalena Kožená
© CEMA / Oleg Rostovtsev

Ce qui frappe avant tout dans l’interprétation de l’Orchestra of the Age of Enlightenment, c’est sa cohésion, la qualité d’écoute entre les pupitres. Dans le premier mouvement « Molto allegro » de la symphonie mozartienne, l’orchestre londonien nous plonge dans une ambiance intimiste, avec des pianissimo saisissants sous la baguette de Giovanni Antonini. Des lignes et des courbes se dessinent avec une grâce admirable, pour être ensuite cassées, brisées, parfois de manière brutale, par de vrais fortissimo, avant de parvenir à chaque fois à se recomposer. Ce premier morceau donne le ton de la soirée : malgré des moments de tourment, de violence même parfois (les musiciens sont tout à fait capables d’arracher des sons rudes à leurs instruments), un état paisible se tisse tout en délicatesse et perdure jusqu’à la fin de la soirée. La lecture de cette symphonie par Antonini se distingue par une grande finesse et sensibilité.

Attendue avec impatience, l’entrée en scène de Magdalena Kožená, chevelure blonde et robe fleurie, illumine le plateau. Le début du récital, pourtant, n’est pas des plus convaincants : la chanteuse semble un peu ailleurs, livrant une interprétation crispée du premier air, « O del mio dolce ardor » tiré de Paride ed Elena de Gluck. Le chant d’amour de Paride pour Elena se voit empreint d’une trop forte nuance mélancolique et le dialogue avec l’orchestre s’avère difficile. Mais ce moment un peu gauche est oublié dès l’air suivant, « Giunse alfin il momento … Al desio di chi t’adora » de Susanna, dans Le Nozze di Figaro. Après une entrée en matière un peu terne, la chanteuse et l’orchestre arrivent progressivement à trouver un terrain d’entente et nous offrent une belle exécution de cet air, riche en nuances et passionné. Le visage de la chanteuse s’illumine : apaisée, elle nous contamine de cette force tranquille.

La suite du récital ne fait que de continuer à nous enchanter : la chanteuse met toute son âme dans « Berenice, che fai ? » de Haydn, avec une force dramatique époustouflante. On est ici moins dans la mélodie que dans le drame, où l’intensité du déchirement atteint des sommets : c’est « le torrent cruel des peines » de Berenice, confrontée à la mort de l’homme aimé. Cette douleur qui frôle la folie, marquée par des cris suraigus, est tempérée par des moments contenus où la raison essaie de prendre le dessus, le chant se rapprochant du parler. Mais la douleur est si forte qu’elle l’emporte et, lorsqu’elle chante « Crescete, oh Dio, crescete/ finche mi porga aita/ con togliermi di vita/ l’escesso del dolo » (« Aggravez, oh Dieu, aggravez ces douleurs/ jusqu’à ce que leur excès, en m’ôtant la vie/ m’apporte un dernier secours »), la voix de Kožená devient animale, avec des sonorités rauques et instables ô combien propices au rôle. La chanteuse montre une fois de plus qu’elle possède une sensibilité capable à la fois d’incarner la rage la plus terrible et la douceur la plus touchante.

Jusqu’à la fin de la soirée, on reste subjugué par le charme de sa ligne mélodique, ses qualités dramatiques, sa diction parfaite et cette voix charnue et intense, d’une beauté inouïe. Lorsqu’elle chante « Di questa cetra », extrait d’Il Parnaso confuso de Gluck, l’émotion atteint un nouvel apogée, celui de la douceur et de la grâce. Impériale et sereine, sans aucune hésitation, avec une technique infaillible, d’une délicatesse et d'une élégance à couper le souffle : rien ne manque à cette interprétation pour qu’elle soit exceptionnelle ! La connivence avec l’orchestre est totale et la salle à ses pieds. L’air suivant, « Deh, per questo istante », extrait de La Clemenza di Tito de Mozart, ne fait que prolonger notre enthousiasme. Et on est heureux que la mezzo-soprano ne finisse pas la soirée avec « Parto, parto », au succès duquel participe aussi grandement le clarinettiste principal de l’orchestre, Antony Pay : Magdalena Kožená nous régale avec deux bis, tirés tous les deux des Nozze di Figaro, dont un « Voi che sapete » particulièrement enchanteur. On attend avec impatience le prochain passage à Paris de ces artistes exceptionnels.

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