« Vous êtes encore là ? » Dans le troisième acte de Montag aus Licht, voilà ce que glisse nonchalamment un enfant au public de la grande salle Pierre Boulez. La question fait sourire. Chaque année, le Festival d’Automne, Le Balcon et son chef Maxime Pascal poursuivent l’immense cycle Licht des opéras de Karlheinz Stockhausen et chaque année, des spectateurs venus de tous horizons remplissent entièrement la salle de la Philharmonie de Paris. Montag (Lundi), en trois actes et un adieu, fait partie des plus longs opéras-jours de la semaine (4h45) et convoque, sur et en dehors de la scène, quatorze voix solistes, six instrumentistes, un acteur, un chœur, des chœurs d’enfants, un chœur de jeunes filles, un « orchestre moderne » (synthétiseurs, percussions et électronique) et un chef. Cet effectif pléthorique enchante à chaque instant dans cette grande fresque de la nativité.
Sur le plateau, à jardin, un phare représentant Ève cristallise l’attention au début des premier et deuxième actes : il « enfante » les sept animaux, les sept gnomes et les sept jours de la semaine, il symbolise le passage du temps, la force de la lumière et l’omniprésence de la mère. La mise en scène de Silvia Costa, au plus proche des nombreuses indications de Stockhausen, prend le parti de la lisibilité, ce qui, dans un argument aussi foisonnant et original, facilite la compréhension des symboles.
La vidéo accompagne les images saillantes de l’histoire aussi bien distillées dans le livret (train fantôme, alphabet…) que dans les effets sonores (vagues, guerre, moteurs…). Pour souligner l’importance des enfants, les costumes et les décors rejoignent un imaginaire ad hoc : les poussettes ressemblent à des jouets grandeur nature, grimées avec le flocage de voitures de course, les enfants représentant les sept jours de la semaine sont habillés en tenues de marins colorées (correspondant à la couleur de la journée attribuée par Stockhausen), un faux chat s’agite tout au long de l’opéra, Lucifer s’avance avec son double costumé en pieuvre noire pour apprendre l’alphabet aux nouveaux-nés d’Ève… L’imaginaire de Silvia Costa a un côté didactique tout à fait agréable qui trouve cependant sa limite dans une réalisation quelque peu scolaire ; l’apparition littérale des éléments du livret ôte parfois plus de magie qu'elle en ajoute.
Au fil des trois actes, la qualité musicale des interprètes ne cesse de subjuguer : le trio de sopranos qui fêtent la naissance des enfants dans un hoquet pyrotechnique au très long cours, le trio de marins et sa polyphonie rythmée, le dialogue amoureux du cor de basset (Cœur) et de la flûte (Ave)… Quant aux nombreux synthétiseurs placés à cour et à jardin (Bianca Chillemi, Chae-Um Kim, Sarah Kim, Alain Muller, Haga Ratovo), ils incarnent, avec le chant, la pièce maîtresse de Montag. Leur omniprésence crée une atmosphère chimérique fondée sur un maillage complexe de bruitages kitsch (pleurs de bébé, cris d’animaux, cloches, vagues…).
La qualité de conception des actes est toutefois très inégale : après un premier acte d’une fluidité fascinante, façonné à partir d’un récit dense comprenant des scènes aussi marquantes que la course de poussettes, Stockhausen s’enferme au deuxième dans un systématisme qui confine au statisme. Chaque jour de la semaine entame une conversation avec Cœur, comme un rite initiatique lors duquel chacun se présente au monde et fixe son caractère. La mise en scène de Silvia Costa augmente même cette torpeur puisque l’action se déroule dans un simple cercle placé au centre de la scène.
Notons cependant que, si la longueur de l’acte paraît démesurée par rapport au contenu du récit, les interprètes-enfants des jours de la semaine livrent de fantastiques performances. D’ailleurs, tous les chœurs d’enfants (Jeune Chœur des Hauts-de-France, Maîtrise de Radio France, Maîtrise de Paris, Trinity Boys Choir), le chœur (Le Balcon), les trois solistes au cor de basset (Iris Zerdoud, Joséphine Besançon, Alice Caubit) et la flûtiste (Claire Luquiens) méritent de longs éloges pour leur qualité musicale sans faille et pour l’apprentissage par cœur de cette partition truculente.

La fin du troisième acte n’échappe pas non plus au systématisme. Des enfants captivés par la mélopée jouée et chantée à la flûte par Ave s’entêtent à l’imiter : un jeu musical de questions/réponses entre souffle, onomatopées, chromatismes et intervalles éclatés se met alors en place. Mais cette-fois ci, à la façon du joueur de flûte de Hamelin, Claire Luquiens, qui incarne son personnage avec un investissement poignant, envoûte non seulement les enfants mais aussi le public.


