Oui ? Non ? Sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, l'Orchestre de chambre de Paris va bien jouer senza vibrato le Concerto pour piano en ut majeur op. 15 de Beethoven. Sans vibrato, comme la Symphonie hambourgeoise n° 1 de Carl Philipp Emanuel Bach donnée en ouverture et comme le sera la Symphonie n° 2 de Beethoven après l'entracte, mais avec une virtuosité, une allégresse, une précision réjouissantes. Voilà qui montre une fois de plus le chemin parcouru par un ensemble qui peine encore à s'attacher un public très nombreux, malgré cette remontada impressionnante.

Andrea Marcon © Marco Borggreve
Andrea Marcon
© Marco Borggreve

On pense même à Mendelssohn dans le premier mouvement de cette œuvre du fils de Bach. Ce coté alerte, bondissant des cordes, leurs attaques nerveuses font se remémorer le compositeur romantique dont on se persuade qu'il connaissait cette musique. Sa grand-mère musicienne avait été membre du cercle du Bach de Berlin, au point qu'elle avait même offert à son petit-fils, pour ses 14 ans, la partition de la Passion selon saint Matthieu dont on sait ce qu'il fera très vite. Cette symphonie de C.P.E. Bach est une de ces merveilles à laquelle tout orchestre symphonique devrait se mesurer, comme à celles de Haydn qui sont la base de leur répertoire et de leur pratique. Et là, sous la direction d'Andrea Marcon, c'est tellement réjouissant, tellement vivifiant qu'on aborde le concerto de Beethoven dans les meilleures dispositions, même si les techniques de jeu mises en œuvre ce soir font se poser quelques questions.

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Posons-les : jouer avec le moins de vibrato possible, avec transparence, des attaques nettes en précises, des nuances finement travaillées, des tempos contrastés suffit-il à retrouver le style et le son d'époque, quand bien même Marcon est au pupitre, lui le musicien rompu aux styles baroque et pré-romantique ? Bien sûr que non ! Car les instruments, y compris les vents, sont modernes, que les violoncellistes jouent avec une pique qu'Auguste Franchomme n'avait pas encore inventée, que le piano est un grand Steinway de concert qui devra encore attendre 80 ans pour sortir des ateliers new-yorkais de ce facteur – et rester quasi identique jusqu'à nos jours...

Mais le changement radical de paradigme casse les réflexes des musiciens qui dans de tels tubes finissent par jouer de façon pavlovienne, et seulement plus ou moins bien selon le chef. Et cela donne comme ce soir des résultats captivants car le pianiste accepte ce défi et trouve sa place : il sait prendre la parole quand il le doit et jouer dans l'orchestre quand il le faut. Alexander Gadjiev a 31 ans, il est Italien d'origine slovène, vit à Berlin, a gagné le Concours de Sidney en 2021 plus quelques autres, après avoir été formé au Mozarteum de Salzbourg par un pianiste allemand d'origine ukrainienne et à Berlin par un pianiste ouzbèque formé par un Russe à Madrid. Parfait résumé du jeune pianiste typique de notre époque, impossible à enfermer dans un moule stylistique ou national, doté d'une personnalité musicale et d'une ouverture intellectuelle qui profitent à la musique.

Gadjiev joue avec finesse, des phrasés longs et portés par une sonorité qui est l'expression du chant. Avec une très belle virtuosité, en rien ostentatoire, même dans la cadence du premier mouvement, bien qu'il ait choisi la plus longue des deux laissées par le compositeur, faite pour mettre le soliste en valeur. Surtout, il écoute l'orchestre : il est avec lui et jamais devant à pérorer. C'est splendide, juste, vivant, personnel. Comme les deux bis : dont des Feux d'artifice de Debussy mystérieux et fulgurants.

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Le style de l'Orchestre de chambre de Paris ce soir va à la Symphonie n° 2 de Beethoven. Rivés à leur chef et tout à leur affaire, bien droits sur leur chaise, les musiciens s'engagent, des cordes aux vents, à la timbale. Tout y est, des attaques qui font claquer les cordes jusqu'aux cors qui sonnent comme des trompes, avec des contrebasses qui bien que trois projettent comme si elles étaient le double. Tout l'orchestre est concentré et libère une énergie positive et élégante qui cadre admirablement avec cette symphonie. Mais à mesure qu'elle progresse, on remarque quand même que la dynamique est un peu contrainte, que les musiciens ne sont pas aussi à l'aise avec ce style anti-post-romantique que s'ils le pratiquaient toujours. Mais bon, c'est sans comparaison avec le sage embonpoint de ceux qui ne prennent aucun risque ; ce répertoire mérite qu'on sente le danger qu'il y a de le revisiter ainsi.

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