Après une Carmen tristement annulée et avant un Trittico de Puccini prometteur, la belle salle de La Monnaie reprend des couleurs avec le récital franco-anglais de Mark Padmore et Simon Lepper. La première partie mêlant Fauré et Hahn fait la part belle aux grands titres de la mélodie française – « L’heure exquise », « Mandoline » ou encore « En sourdine ». Il est cependant plus rare d’entendre tout le cycle La Bonne Chanson en entier, dont on oublie trop souvent les petits bijoux qui le composent. Mais malgré ce judicieux choix, on ne se trouve pas séduit par ce que nous offrent les deux artistes, qui slaloment entre importants soucis d’intonation, diction hasardeuse, fragilité vocale et minauderie constante. Il faudra attendre l’entracte et le programme de mélodies anglaises pour que la prestation du duo britannique s’éveille et s’épanouisse.

Mark Padmore
© Marco Borggreve

Car lorsqu’ils s’emparent de Britten, Clarke ou Barber, c’est réellement le jour après la nuit. En cessant de vouloir sur-prononcer, Padmore raconte ; et il déclame avec froideur et sincérité les textes glaçants de James Stephens (« Bessie Bobtail ») ou John Masefield (« The Seal Man »). Cette précision et cette clarté du mot et de la voix dans le répertoire américano-britannique sont en tel contraste avec les fragilités du programme français que l’on pourrait facilement croire à deux chanteurs différents. Le timbre de Mark Padmore, relativement léger et nasillard, restitue parfaitement l’âpreté que véhiculent certaines de ces mélodies (« Who are these children ? »). Sa palette d’expression, large et inventive, met en valeur une diction anglaise nette et élégante. Le même changement s'opère du côté du piano de Simon Lepper : alors que l’on peinait à entendre la moindre poésie dans les mélodies de Reynaldo Hahn, on goûte ici sa rhétorique froide et fataliste ainsi que le tranchant de son jeu, en particulier chez Britten.

Le pot-pourri de mélodies anglaises et américaines crée parfois d’étonnants voisinages, à l’image de « Channel firing » laissant ensuite place à « Silent noon » : l’amère noirceur du texte de Thomas Hardy abordant avec une grinçante ironie la violence de la Seconde Guerre Mondiale vient soudainement fondre dans la chaleur et la tendresse des harmonies de Ralph Vaughan Williams. On se réjouit également d’entendre « The Seal Man » de Rebecca Clarke, sorte de drame glauque aux lignes glacées. Et à travers les enchevêtrements mystérieux de « The Housatonic at Stockbridge » de Charles Ives et la soudaine tendresse de « Sleep » de Ivor Gurney, on peut pleinement profiter de l’art souverain des deux musiciens, qui nous rappellent qu’il faudrait certainement reconsidérer ce répertoire encore trop négligé de ce côté de la Manche et de l’Atlantique.

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