Dans ce concert, tout s’enchaîne en un subtil autant qu’inattendu réseau de complexes intrications, références et correspondances. Le fil rouge en est moins la musique en elle-même qu’une certaine idée de ce que l’on peut ou devrait s’en faire. Gilles Raynal, directeur musical, chef de l’Orchestre Symphonique des Dômes et maître d’œuvre de la soirée aurait voulu articuler les quatre autres œuvres au programme, autour de sa dernière création, Mémoire d’une pomme en hommage à Satie, qu’il ne s’y serait pris autrement. Sa Mémoire n’est en rien un pastiche, un « à la manière de », peu ou prou convenu dans la déférence et poussivement en panne d’imagination dans la référence. Dans cette courte pièce de quelque treize minutes, commande de l’Orchestre Vox Musicorum pour commémorer le centième anniversaire de la création de Parade, l’allusion au Maître d’Arcueil se limite à son titre et à ceux des quatre mouvements qui la composent : Catafalques endormis, Vasques chancelantes, Soupirs fanés et Trépidations mécaniques. Titres bel et bien sortis, eux, de l’imaginaire de l’auteur de Parade bien qu’il ne les ait jamais utilisés.

Angélique Pourreyron (soprano) et Gilles Raynal (direction) © Roland Duclos
Angélique Pourreyron (soprano) et Gilles Raynal (direction)
© Roland Duclos

D’un style atonal revendiqué, Mémoire d’une pomme s’impose d’emblée comme une succession de volte-face syntaxiques, surgissements harmoniques et contrastes chromatiques. Langage musical d’autant plus déconcertant qu’il s’avère extrêmement soigné et d’une précision méticuleuse. Son pouvoir de séduction tient aussi au fait de s’affranchir des dogmes esthétiques pour ne retenir qu’une totale liberté d’expression. L’écoute affranchie des conventions se vit dans l’immédiateté de la réception. La structure de cette pièce, au symbolisme empreint de mystère, fonctionne comme une mécanique des rêves bien huilée. Et paradoxalement, elle procure une singulière impression d’insolite familiarité. Les cordes, loin d’un habillage de circonstance, affirment un naturel coloriste aussi intense que quintessencié. Elles sont l’âme de cet enchaînement de miniatures, de ce déchaînement d’éblouissements sonores qui s’appellent, s’opposent et s’affrontent avec une logique d’une imparable rigueur. Faussement allusifs, fugacement suggestifs, les clins d’œil sèment le trouble dans cette page haute en couleurs et riche en demi-teintes. Comme dans le premier mouvement où une flûte faunesque viendrait croquer le fruit défendu, ou lorsque le second mouvement cuivré se voit traversé de coruscants étonnements stravinskiens et de salvatrices âpretés d’archets. Mais les cordes appartiennent en propre à l’idiosyncrasie du compositeur. Il se joue de ces fugaces détournements pour mieux nous perdre et retrouver les voies d’une inspiration affranchie des doxas, voire volontairement provocante dans un troisième mouvement aux allures de Sacre, ou dans un final porté par d’inquiétantes « Trépidations ».

A l’écriture ferme, sans épanchement de cette Mémoire d’une pomme – soutenue par une direction exigeante – Gilles Raynal oppose une vision de Parade d’une délicate mélancolie. Un onirisme distancié, un parfum poétique diffus viennent en savants contrepoints d’une conduite rigoureuse, d’un dessein volontariste. Bien compris et suivi par un orchestre homogène et réactif, le chef tire le meilleur de la plasticité d’une partition à la pudique sensualité sous ses dehors excentriques. Parade s’éprend ainsi d’un ludisme délicat, cachant sous des apparences désinvoltes et une légèreté de pure forme, toute la beauté et le pathétique confondus de l’existence.

Les trois autres pages au programme ne font que confirmer la volonté de l’ancien élève de Max Deutsch et Alexandre Myrat d’avancer dans des lectures où le raffinement de l’écriture se fait passeur d’un onirisme discret mais d’une bouleversante lucidité. Une évidence s’agissant de ses deux courtes pièces pour orchestre, Poème élégiaque et Nebbie. La première, créée en 2008, portée à un haut degré d’intensité dramatique par la soprano Angélique Pourreyron, est une mise en boucle quasi obsessionnelle du célèbre vers de Musset : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux ». L’éloquence tragédienne de la soliste le respire et le légitime comme un long thrène à l’atonalité expressionniste, un appel halluciné lancé dans un terrible vide existentiel. Par la grâce diaphane du timbre métaphore d’un impeccable professionnalisme , elle illustre au superlatif l’intelligence du chant incarné, à la limite d’un parlando tendu jusqu’à la folie. Un confondant contrôle du souffle, délivre des aigus de pur cristal, exempts de toute dureté. L’élégie est ici chant de révolte et l’engagement dramatique s’appuie sur un vibrato dense et sensible qui ne cherche jamais l’effet à des fins décoratives.

Dans Nebbie, originellement écrit pour mezzo avec accompagnement de piano par Respighi et orchestré en 2004 par Gilles Raynal, Angélique Pourreyron relève le défi d’une partition aussi brève que dense qui requiert une authentique richesse d’intonation dans les graves. En déployant les nuances d’un legato soutenu par un phrasé d’une hypnotique ductilité, les douloureux accents véristes de son chant reflètent autant l’énergie passionnée que la souffrance et la fragilité du personnage en proie au froid et à la solitude. Bouleversante supplique que porte avec infiniment de tact et de retenue une orchestration lumineuse d’une grande finesse d’écriture avant tout au service de la voix. Un travail qui fait heureusement oublier les lourdeurs de l’orchestration d’un Salvatore Di Vittorio.

Audacieux pari que d’enchaîner sur le Gloria de Poulenc ? Le risque en vaut la chandelle soutient Gilles Raynal ! Ecartant la trop simpliste provocation iconoclaste, le chef préfère réveiller dans cette page singulière de difficultés les émerveillements d’une sacralité rayonnante et d’une jubilatoire humanité. Tous les acteurs de cette fresque sacrée haute en couleurs profanes y trouvent leur compte : La Grande Vocale et Dômes en Chœur méticuleusement préparés par Marie-Pierre Villermaux et Adel Toualbi, les instrumentistes à l’enthousiasme scrupuleux et une Angélique Pourreyron tour à tour recueillie et tendrement implorante dans le Domine Deus puis exultant dans le Qui sedes ad dexteram patris. Sans oublier la musique qui en semblable occasion se confond avec le bonheur du public.

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