La troisième est la bonne ! Après deux essais empêchés par la crise sanitaire du Covid-19, en 2020 puis 2021, le Falstaff de Verdi mis en scène par David Hermann peut enfin être proposé au public de l’Opéra Comédie, après avoir été créé entretemps début 2023 au Staatstheater Nürnberg, coproducteur avec l’Opéra Orchestre National Montpellier.

Les décors de Jo Schramm sont certes fonctionnels, mais n’enchantent guère : un côté du dispositif central montre une façade d’immeuble, ses antennes paraboliques et son KEBAPKING sur la rue, lointaine évocation de l'auberge de la Jarretière du livret d’Arrigo Boito. L’autre face du gros caisson, après giration sur la tournette, nous transporte dans la villa moderne des Ford, bibliothèque à l’étage, fausse voiture dans le garage et fausse piscine recouverte de bandelettes en surface. Les parois tristounettes en bois aggloméré brut reçoivent des couleurs uniquement pendant les quelques minutes où Ford entonne son grand air de l'acte II (« È sogno ? o realtà ? »), en même temps que la vidéo anime peintures et tags sur les murs.

Les lumières se tamisent pour le dernier tableau dans la forêt de Windsor, mais le grand hêtre est remplacé par un tronc coupé sur lequel se dresse Falstaff dans un grand manteau aux multiples tresses, rehaussé d’une fausse tête et au visage invisible, entre gourou et fakir, soit une proposition assez réussie. Le jeu d’acteur est plutôt classique, avec toutefois certaines séquences moins heureuses, par exemple quand Ford pousse à l’eau Falstaff dans la piscine-Tamise, alors que Sir John s’y est déjà caché quelques minutes plus tôt, avec les mêmes faux gestes de nageur désespéré. La conclusion est plus originale, lorsque tous les couples se présentent tour à tour pendant la fugue « Tutto nel mondo è burla » : Fenton et Nannetta bien sûr, mais aussi le docteur Caïus et Bardolfo, Falstaff et Quickly, tandis que Meg Page, restée seule, se suicide et nous laisse un goût doux-amer.

La distribution vocale est correcte, à commencer par Bruno Taddia dans le rôle-titre, excellent acteur en vrai-faux pancione sans ventre ajouté, mais limité tant en ampleur que dans le grave où il se réfugie souvent en parlando. Le quatuor des commères fait meilleure impression, d’abord grâce à la présence d’Angélique Boudeville, voix longue et large d’une belle séduction ainsi que de Julia Muzychenko, très musicale et aux suraigus filés et aériens. Dans le rôle moins sollicité de Meg Page, Marie Lenormand est plus discrète, aux côtés de Kamelia Kader qui, sans être toujours d’une puissance homogène, appuie toutefois bien, comme on l’attend de Quickly, ses « Reverenza » à l’égard de Falstaff.
Andrew Manea (Ford) est un baryton d’un beau grain mais a tendance à s’effacer dès que l’orchestre s’anime un tant soit peu, alors que Kévin Amiel compose un Fenton délicat et élégant, passant régulièrement en voix mixte pour le registre le plus aigu de son air du troisième acte. Pour compléter le plateau masculin, on apprécie d’abord le docteur Caïus de Yoann Le Lan, joli timbre de ténor concentré et efficacement projeté, en compagnie de Loïc Félix et David Shipley, bien en situation en Bardolfo et Pistola.

Michael Schønwandt dirige avec vigueur et précision un Orchestre national Montpellier Occitanie en très bonne forme. Les musiciens maîtrisent les difficultés techniques et les nombreuses ruptures de rythmes de la partition de Verdi, délivrant une musique brillante. Malheureusement, la fosse d’orchestre de l’Opéra Comédie est décidément d’une très forte acoustique et déséquilibre régulièrement la balance avec le plateau, obligeant parfois l’auditeur à tendre désespérément l’oreille vers certains solistes.
Le déplacement de François a été pris en charge par l'Opéra Orchestre National Montpellier.





