Il y a trois ans, on les entendait dans leur salle tout juste rénovée du Lincoln Center : les musiciens du New York Philharmonic font à présent étape pour deux soirées à la Philharmonie de Paris, avec leur nouveau directeur musical, Gustavo Dudamel. On était évidemment impatient de découvrir, quelques jours après les spectateurs new-yorkais, les programmes « signature » conçus par le chef vénézuélien.

Dudamel ouvre son premier programme par une création européenne d'une compositrice d'origine cubaine, Tania León, dont l'itinéraire professionnel fut longtemps associé à l'orchestre. Ses Imágenes mestizas livrent, en une douzaine de minutes, un condensé de modernité que traversent, par éclairs, des échos de musiques populaires et indigènes. Tania León dit s'être inspirée d'une mélodie nigériane entendue dans son enfance. La pièce est un tableau : on est sur une île des Caraïbes, sans doute le Cuba de sa jeunesse. Les bois s’entrelacent au début et à la fin comme un chœur d’oiseaux à l’aube, puis accompagnent de larges mélodies de cordes aux allures de prière. Entre les deux, les cuivres risquent un groove que le fourmillement des percussions a tôt fait d’interrompre. Un motif obstiné, très jazzy, tel solo de clarinette, qui revient dialoguer avec l’orchestre, fait allusion à cet oiseau qui ne se taira décidément pas. Tania León recevra une ovation d'une salle que sa musique a définitivement séduite.
S'ensuit la Cinquième Symphonie de Mahler. Depuis Bernstein, puis Boulez, puis Mehta et Maazel, le New York Philharmonic est dans son élément dans cette œuvre. Mais a-t-il jamais joué à ce degré de précision, avec cet engagement phénoménal, cette puissance que ne cesse d'exalter Gustavo Dudamel ? Disons-le ici : à peu près rien de ce qu'on entend ce soir ne correspond à ce qu'on attendrait dans cette symphonie charnière de Mahler. Mais l'honnêteté oblige à reconnaitre que la performance est incontestablement admirable. Le premier mouvement en forme de marche funèbre est énoncé droit devant, sans l'ombre d'une mélancolie même passagère, et cette lecture « objective » est absolument fidèle à la partition de Mahler. On l'aimerait plus dépressif, plus « Mort à Venise », mais le quadragénaire Gustavo Dudamel n'est pas obligé de s'en remettre à ces vieilleries d'un autre temps.

On perd, du coup, un peu du caractère obsessionnel et funèbre de ce premier mouvement. En revanche, depuis notre place au parterre à quelques mètres de l'orchestre et du chef, nous subirons une overdose de décibels qui, pour produire à certains moments un effet de sidération, finit par fatiguer l'auditeur le mieux disposé. « Terrifyingly loud », comme l'observait notre confrère new-yorkais !
Ce sera le cas tout au long du deuxième mouvement si bien intitulé « Stürmisch bewegt » (Agité, comme une tempête). L'orchestre s'y révèle d'une cohésion phénoménale, sans pour autant que se distingue une personnalité sonore spécifique, comme on peut les entendre à Vienne, Berlin, voire Boston ou Chicago. Le turn-over des chefs successifs n'a sans doute pas aidé à renforcer l'identité d'un « Klangkörper » aujourd'hui encore éparpillé.
Dans le scherzo qui suit, il manque un sentiment de monde en déshérence, une nostalgie si intrinsèquement viennoise. Mais il faut relever le magnifique travail de Dudamel avec ses musiciens. Tout est admirablement fini, dosé, ajusté. Dans l'« Adagietto », on sait gré à Dudamel de ne pas ajouter de sirop à un discours qui pourrait sombrer vite dans la guimauve. Au contraire, le cap est tenu, le quintette à cordes de l'orchestre est incroyablement soudé, chantant d'une même voix. Le rondo final récapitule, avec une énergie intacte et une puissance sonore parfois limite, une symphonie que Dudamel conçoit comme une formidable démonstration de cohésion et de vitalité, au risque d'en gommer la dimension si tragiquement humaine.



