Surtout qu’on ne tienne pas pour acquis les Brahms des Belcea sous prétexte que l’enregistrement est paru l’année passée, a déjà rallié les suffrages unanimes de la presse, et même récolté un Diapason d’or dans la foulée ! Une fois de plus, on ne dira jamais assez combien les prestations live paraissent supérieures à celles qui s’élaborent dans l’intimité du studio : à preuve le renversant diptyque donné lundi soir au Gstaad Menuhin Festival au côté du pianiste Till Fellner, le tout préludé par un audacieux “quatuor du soleil”.

Quatuor Belcea © Gstaad Menuhin Festival & Academy
Quatuor Belcea
© Gstaad Menuhin Festival & Academy

Dès les premières mesures du Quatuor de Haydn (op. 20 n°4), tout s’impose d’évidence tant les Belcea montrent une affinité manifeste pour le style et le caractère de cette musique, jouant notamment sur l’alternance de puissants tuttis senza vibrato et de ténuités, qu’agrémentent de vibrantes prises de paroles. Ce qu’il y a de composite dans cette alternance de courts mouvements, les Belcea s’en emparent et le conduisent d’un seul élan vers son accomplissement. Ainsi, la conduite des phrases fait grand cas des dynamiques, contournées, et dont on louera non seulement l’ambitus mais également les qualités élastiques. Par son archet toujours zélé, Corina Belcea-Fisher parvient à se hisser à point nommé au sommet de l’expression, même quand la tempête fait rage, utilisant alors toute la longueur et la vitesse de son archet. Face à elle (mais assis entre le deuxième violon et l’alto), le violoncelle tout sauf strident d’Antoine Lederlin éclaire le registre grave d’un discret halo. L'instrument sait également manifester une réelle opulence quand il se met à chanter ; la rondeur distinguée du timbre n’a alors d’égal que l’intériorité noble, sans dévergondage, du ton.

Tout le long de leur existence, les quatuors à cordes de Brahms ont fait l’objet de quelques exégèses, faisant remarquer l’inégalité de leur portée, si ce n’est de leur valeur. Nous plaindrons-nous qu’hier la mariée était trop belle ? Porté par une Corina Belcea enivrante dès les premières mesures de son thème, des angoisses viennent au premier mouvement Allegro non troppo de ce Quatuor en la mineur (op. 51 n°2), habituellement traité en pure éloquence. On y perçoit des tensions, des âpretés là où certains ne voient que du beau son. Et pourtant, par des vertus inverses, la pâte sonore sait également se fluidifier ponctuellement, gagnant alors à des transparences ravéliennes. Les Belcea font monter la tension sur ces quatre “actes” progressifs, qui culminent en un Allegro assai final où l’alto très typé et particulièrement agile de Krzysztof Chorzelski répond vertement au premier violon dans une prodigieuse surenchère. Mais ce rien de violence ne messied pas à ces pages d’une passion si nue ; sommet incontesté de l’œuvre, dense, assertif, tendu, elles rassemblent en un résumé étourdissant toutes les qualités des Belcea.

Till Fellner © Fran Kaufman
Till Fellner
© Fran Kaufman
Le Quintette pour piano et cordes va presque plus loin encore : on perçoit dans l’Allegro non troppo un réel effort rhétorique pour réintroduire des instants de lumineuse simplicité dans cette prose qui peut pécher par excès ; sublime refus de chanter qui permet à l’auditeur de se ressaisir entre deux prises de parole expressionnistes. On retrouvera ce même souci du syncrétisme dans l’Andante, un poco adagio, ému et touchant au sein même de la sobriété. Et quelle évidence surnaturelle des idées musicales, qu’imprudemment on pourrait tenir pour acquises tant notre écoute s’en trouve facilitée ! Un juste déchaînement investit le Scherzo. Les indications de la partition sont sollicitées presque à l’extrême, tant dans la ponctuation rythmique obsessionnelle que les martials coups de talon qu’y mettent les musiciens de concert. Ajoutons ici le deuxième violon, Gabriel le Magadure (issu du Quatuor Ebène, remplaçant ponctuellement Axel Schacher), virtuose en diable, qui offre à sa voix médiane les encouragements rythmiques et dynamiques indispensables à la vigueur de l’ensemble. Présence sensible mais pudique, le pianiste Till Fellner ne déborde jamais le cadre expressif qu’il s’est, on l’imagine, fixé. Il n’abuse jamais de la puissance de son instrument mais se comporte en adjuvant, refusant clairement d’entraîner cette œuvre vers les régions du concerto pour piano. Le toucher, aussi inventif que les couleurs, n’en reste pas moins rigoureusement modéré : plutôt que de mener la danse, Fellner se donne davantage un rôle accompagnateur. C’est cet équilibre entre la sobriété de la restitution, et la grâce avenante du discours, qui donne en permanence à son jeu le caractère de l’évidence.

Gratitude et admiration absolue pour la vigueur, l’intensité, et le contagieux plaisir de jouer des Belcea et de Till Fellner, illuminant lundi soir ces deux grands chef-d’œuvres Brahmsien !

Le voyage de Julien a été sponsorisé par le Gstaad Menuhin festival.