Le Roméo et Juliette de Berlioz, symphonie dramatique op.17, faisait l’admiration de Wagner qui a dédié rien moins que son Tristan et Isolde au « cher grand auteur » français. Donné pour la première fois et avec succès en 1839, Roméo et Juliette fut créé par 200 musiciens, dont 100 chanteurs. L’option choisie par François-Xavier Roth avec son ensemble Les Siècles, jouant sur des « instruments historiques appropriés » et le chœur professionnel Aedesétait différente en réunissant environ 70 musiciens et un chœur de 12 à 40 chanteurs selon les moments. Est-ce rendre justice au chef-d’œuvre de Berlioz ? Telle est la question qu’il faut se poser à l’issue de cette représentation, enthousiasmante par certains côtés, mais aussi décevante par beaucoup d’autres.

Jean-François Borras © IMG Artists
Jean-François Borras
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François-Xavier Roth dirige l’œuvre avec précision et engagement et c’est incontestablement ce que l’on ressent dès le début de l’œuvre qu’il mène avec fougue et une belle énergie. Le magnifique prélude choral qui suit est chanté par douze chanteurs (comme souhaité par Berlioz) qui prennent place pendant le prélude orchestral et qui chantent ici, comme lors de leurs interventions ultérieures, par cœur. Le parti pris de placer ces chanteurs devant l’orchestre avec leur chef Mathieu Romano pour les conduire fonctionne car c’est bien le chœur qui a le premier rôle à ce moment du récit. Homogénéité des voix, intonation précise, excellente diction, justesse des subtiles harmonies imaginées par Berlioz, nuances : tout est magnifique dans ce génial début qui évoque les tragédies grecques. La mezzo-soprano Isabelle Druet n’a aucun mal à prendre sa place dans les strophes qui suivent et qui, même si elles sont un peu convenues dans le texte, sont à la fois si simples d’expression et délicates. La seconde strophe fait malheureusement apparaître les premières limites de l’orchestre, avec un pupitre de violoncelles inhomogène. Dommage car les harpes, judicieusement placées deux par deux devant et de chaque côté de l’orchestre, sont très audibles. Le scherzetto, chanté avec précision par Jean-François Borras, regorge de la vitalité et de la légèreté nécessaires. La conclusion de ce prologue est théâtralisée avec succès et le chœur impressionne une nouvelle fois par sa présence, notamment sur les mots « mort, haine, sang, pleurs » qui annoncent le drame.

La seconde partie trouve plus difficilement son équilibre. L’enchaînement de climats très différents (Roméo seul, Tristesse, Bruits lointains de concert et de bal, Grande fête chez Capulet) et qui font l’esprit de ce moment de l’œuvre souffre d’une réalisation qui, tout en étant en place, ne convainc pas complètement. Là encore, les nombreux passages au cours desquels les différents pupitres interviennent isolément montrent les limites de ce type d’instruments dans une musique qui a besoin de précision, de timbre et de justesse. Malgré l’installation du chœur derrière la scène, le passage où il doit être entendu comme à distance (Nuit sereine) ne fonctionne pas. Les voix sont trop présentes, certaines dépassent parfois et la magie de cette scène, pourtant si berliozienne, n’opère pas. De même, la Scène d’amour qui devrait vous faire vibrer sonne sans vraie passion. Quant au Scherzo de la reine Mab, il est en place mais ne rayonne ni ne brille comme l’incessant crépitement orchestral qu’il est.

En début de troisième partie, Le Convoi funèbre de Juliette montre les limites d’une mise en espace en perpétuel renouvellement. Ainsi, le chœur, alors placé sur le côté droit de la scène, perd beaucoup de son impact dramatique et de sa présence. Il est vrai que François-Xavier Roth peine à obtenir de l’orchestre les nuances nécessaires à la clarté de cet étonnant passage. L’extraordinaire scène de Roméo au tombeau des Capulets qui devrait faire frissonner, voire pleurer, n’émeut pas. La clarinette, trop présente, ne parvient pas à évoquer le réveil, les contrastes ne saisissent pas, la joie n’a pas de vrais airs de délire et la mort des deux amants, à l’orchestration d’une incroyable modernité, ne surprend pas.

Le final souffre lui aussi d’une réalisation inégale. Pour cette scène, Capulets et Montagus sont disposés de chaque côté de l’orchestre dans un nouvel effet de dramatisation visuelle qui peut se justifier mais qui, à force de devenir systématique, peut aussi, du fait des nombreux déplacements qu’il génère, déconcentrer l’auditeur. Le dialogue haineux entre les deux familles fonctionne bien musicalement jusqu’à ce qu’intervienne en Père Laurence un Jérôme Varnier à la belle projection mais à l’investissement insuffisant dans un récitatif pourtant poignant. Quel dommage pour l’un des plus beaux solos de baryton-basse du répertoire ! Et ce d’autant que durant l’air « Pauvres enfants », il n’est pas aidé par François-Xavier Roth qui ralentit plus que de raison dans les passages tendus pour la voix, ce qui oblige Jérôme Varnier à d’étonnantes acrobaties vocales. À la toute fin de ce mouvement, l’orchestre couvre malheureusement le chœur, un comble dans un moment qui évoque la réconciliation.

Au total, un concert qui rappelle, s’il en était besoin, quelle extraordinaire œuvre est ce Roméo et Juliette, mais aussi que cette musique nécessite des interprètes hors du commun. Le grand triomphateur de cette soirée est sans conteste le chœur Aedes qui, lorsqu’il était en effectif adapté, s’est avéré un ensemble d’une magnifique musicalité. Déception en revanche, en ce qui concerne la direction de François-Xavier Roth, plus extérieure que concentrée, et également vis-à-vis de l’ensemble Les Siècles, au bel engagement et à la belle discipline, mais aux couleurs souvent trop crues pour rendre pleinement justice à la modernité d’un Berlioz qui pensait sa musique pour les siècles à venir.