Les chandelles sont allumées une par une avant qu’un ingénieux système de poulies ne hisse les six lustres deux mètres à peine au-dessus de la scène. Pendant ce temps, la petite centaine de curieux venus entendre le Chilingirian Quartet prend place sur les bancs de la Sam Wanamaker Playhouse, reconstitution d’un théâtre du 16e siècle intégrée au Shakespeare's Globe. Dix mètres de diamètre tout au plus, une galerie supérieure et une charpente exclusivement en bois offrent un cadre des plus intimes à la musique de chambre. Le public est manifestement enthousiaste d’impatience. Ce soir permet d’entendre le quatuor d’Edgar Bainton, composé en 1915 lors de son emprisonnement au camp de Ruhleben à Berlin, grâce à une nouvelle édition publiée par l’association des amis de ce compositeur anglais inconnu outre-manche, et dont les membres semblent constitués la majeure partie de l’auditoire.

Chilingirian Quartet © King's place - Wax media
Chilingirian Quartet
© King's place - Wax media
Le programme est pourtant de ceux qui, à la lecture, exhorte l’auditeur à un sombre examen historique : au quatuor de Bainton s'ajoute un quatuor d’Egon Ledeč, compositeur tchèque mort dans les chambres à gaz d’Auschwitz à cause de ses origines juives, et le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, alors prisonnier de guerre à Görlitz en Silésie.

Autant de témoignages musicaux de la folie meurtrière du 20e siècle que ne laissait pourtant pas présager la Sonate pour violon de Debussy avec laquelle débutait ce concert. « Fantasque et léger », voici l’indication agogique de l’intermède offert en guise de second mouvement et faisant suite à un Allegro vivo empreint de la sensualité harmonique propre au compositeur de Pelléas et Mélisande. Quelque chose de non orthodoxe caractérise le jeu de Levon Chilingirian, tenant tant à sa liberté de mouvement qu’à son regard fixant un horizon imaginaire avec détachement. La tenue de l’archet est d’une grande souplesse, chaque articulation participant du poids des attaques. La tension des cordes est réduite à une pâte molle, malléable à l’envie par le violoniste dont les sonorités, tantôt caverneuses, tantôt fébriles, sont accompagnées par le piano aux phrasés extrêmement articulés de Ian Fountain.

Après la subtilité harmonique d’un Debussy, le quatuor de Ledeč a peut-être paru un peu fade, d’autant que les différents instrumentistes ont semblé s'étouffer mutuellement. Non pas que l’un ou l'autre ait cherché à occuper toute la place, mais à force de chacun chercher la sienne, c’est l’ensemble qui semblait sur le point de trébucher. Ce manque de clarté s’est observé dans le quatuor de Bainton également. Là non plus, la musique n’aidait guère, proposant un discours agité dont on percevait mal la direction et le cheminement. Si le mouvement lent est empreint d’une nostalgie populaire touchante, avec cette indolence propre aux berceuses, on regrette bien souvent une pauvreté mélodique à peine compensée par des stimuli rythmiques soignés et une riche écriture harmonique.

C’est dans Messiaen que les musiciens ont trouvé matière à se révéler. On est balancé par des ostinatos rythmiques et mélodiques aériens, par de lentes descentes d’accords répétées dont la fraîcheur et le statisme apparent rappellent un léger mouvement d’onde à la surface d’une eau stagnante. « Abîme des oiseaux » permet au clarinettiste de dévoiler toute sa sensibilité. Andrew Marriner parvient à porter délicatement les phrases jusqu’au silence, voire à porter le silence lui-même avant d’en faire émerger le son à nouveau, déployé au travers d’une unique note saturée peu à peu d’harmoniques par un crescendo extensif. Messiaen a l’art des équilibres des grands ensembles. Après cette mélodie douce et méditative qui a plongé la salle dans le recueillement, l’intermède fait entendre un scherzo au caractère populaire plein d’un humour subtil. Le compositeur possède également l’art d’économiser ses effets pour en tirer tout le potentiel. Les ponctuations du piano dans le dernier mouvement sont amenées avec une régularité indéfectible et dont la lenteur évoque le rythme d’un battement de cœur présageant déjà la mort, mais au-delà, l’éternité. Est-ce un mirage ? Un accord majeur emplit soudain la salle, resplendissant, transfiguré par la technique de ce langage musical luxuriant.

Toutes les œuvres présentées ce soir n'étaient pas du même intérêt. Mais le Quatuor pour la fin du temps, interprété par de tels interpètes et dans un tel cadre, le jeu en valait certainement la chandelle.