Dans le parc du Château de Florans, les cigales s’arrêtent peu à peu de chanter et laissent place au son humainement organisé. Au programme ce soir-là, les sonates pour violon et piano de Brahms interprétées par le violoniste français Renaud Capuçon et le pianiste américain Nicholas Angelich.

Renaud Capuçon - Nicholas Angelich - Parc du Château de Florans © Christophe Grémiot
Renaud Capuçon - Nicholas Angelich - Parc du Château de Florans
© Christophe Grémiot

Une soirée entièrement dédiée à Brahms est l’occasion de se familiariser un peu plus avec un compositeur dont on connaît avant tout certains airs de danses hongroises et quelques mouvements de symphonies. Or, sa musique ne se résume pas à ces mélodies facilement mémorisables. Les sonates pour violon et piano, sommets du répertoire de la musique de chambre, nous viennent du Brahms de la maturité. Il a quarante-six ans lorsqu’il écrit la première sonate qui nous est parvenue, plus de cinquante ans quand il écrit les deux suivantes, et a déjà composé à ce moment-là une grande partie de son œuvre. Auparavant, Brahms s’était déjà consacré au genre de la sonate pour violon et piano mais avait détruit ses premiers essais qu’il jugeait trop imparfaits. Les œuvres que nous pouvons entendre aujourd’hui témoignent donc d’un style sûr, affirmé. Les motifs mélodiques variés abondent, s’entremêlent et forment un tissu musical empreint d’un puissant lyrisme. L’enjeu pour les interprètes consiste alors à trouver le subtil équilibre entre les différentes voix du discours musical.

Avec son jeu raffiné, son toucher délicat, Nicholas Angelich fait chanter son instrument et se montre très à l’écoute de son partenaire. Renaud Capuçon, quant à lui, trouve à travers ces sonates de quoi mettre en valeur ses qualités expressives. Sa sonorité est ronde et chaleureuse, son vibrato généreux. Son style est résolument lyrique, avec des portamenti bien à propos. Il opte pour un jeu très à la corde, plein de douceur et en cela, il se rapproche davantage de l’interprétation d’un Yehudi Menuhin que de celle d’un David Oistrakh.

Les deux musiciens de cette soirée s’accordent pour nous livrer une interprétation d’un haut degré de raffinement et d’une grande tendresse. Seulement aurait-on souhaité entendre le violon plus en retrait et le piano plus présent lorsque ce dernier prend en charge la mélodie principale.

Le concert s’ouvrait avec la Sonate n° 1, de sentiment pastoral, élégiaque, parfois mélancolique, dans laquelle Brahms utilise le fragment de l’une de ses propres œuvres, le Regenlied  ou « lied de la pluie ». Peu à peu, l’oreille apprend à percevoir les finesses de cette musique incroyablement riche et dense.

La Sonate n° 2 qu’on pouvait entendre ensuite fait place au rêve et au merveilleux. Brahms la composa alors qu’il séjournait sur les bords du lac de Thun, en Suisse. Les deux musiciens réunis sur la scène de la Roque d’Anthéron rendent parfaitement l’esprit de l’œuvre. Le public retient son souffle lors de certains moments suspensifs, pianissimo et d’une grande poésie.

En début de deuxième partie de programme venait une pièce qu’il est assez rare d’entendre en concert : le troisième mouvement de la Sonate F-A-E, œuvre écrite conjointement par Brahms, Robert Schumann et Albert Dietrich en hommage à un ami commun, le violoniste Joseph Joachim. C’est Brahms qui en composa le scherzo que Renaud Capuçon et Nicholas Angelich interprètent pour nous… sur fond de lointains grondements de tonnerre. Tels sont les aléas de ces soirées estivales !

Mais le temps du Regenlied est révolu et l’orage s’écarte en faveur de la Sonate n° 3. Abondance mélodique du premier mouvement, légèreté des pizzicati du troisième, fougue du dernier… Restera par-dessus tout dans notre souvenir la sublime mélodie du second mouvement, cette mélodie simple, intérieure, dénudée, que les deux musiciens sculptent avec ferveur. L’œuvre de Brahms est rendue dans toute sa délicatesse, dans l’atmosphère si particulière de cette soirée orageuse.