On va vous parler d’un pianiste absolument hors normes, hors format, dont les apparitions sont rares et systématiquement prises d’assaut : Henri Barda. Ce vendredi 24 mars, c’est la petite forme qu’il a choisi de défendre Salle Gaveau : opus 117 et 118 de Brahms, les 8 valses nobles et sentimentales et le Tombeau de Couperin de Ravel, ainsi qu’un assortiment de piécettes de Chopin. Les connaisseurs se pourléchaient d’avance à ce plaisir...

Henri Barda © Jean-Baptiste Millot
Henri Barda
© Jean-Baptiste Millot

Pas une amabilité gratuite dans Brahms : à la place, la sincérité et la franchise, inégalables. Henri Barda combat le morcellement. Chaque pièce est un bloc compact dans lequel le souffle (et la concentration) ne retombent jamais ; et au sein de ce bloc, la robustesse, l’esprit de décision subliment toutes les irrégularités.

Une énergie obsessionnelle habite son Ravel. Le pianiste assume jusqu’au bout des choix de tempo extrêmes (le prélude du Tombeau de Couperin, par exemple, est pris à une vitesse imprudente). La pulsation n’est pas renégociée en chemin. Et tant pis pour les fausses notes, le principal c’est de ne pas chercher à tempérer, arrondir ou nuancer le propos.

Un peu plus loin c’est le chic, la poigne, et l’impatience qui vivifient Chopin ; un peu comme s’il cherchait dans la vitesse des moyens de ne pas succomber au patelinage, aux affèteries de phrasé et de rythme. Conséquence : l’apnée guette parfois et l’on ne descend jamais très bas en volume non plus. Mais peu importe, en fin de compte, qu’il n’y ait pas de pianissimos ou de suspens extatiques. Car ce qu’on est venu chercher, c’est une immédiateté, une urgence, une puissance brute typiquement « début XXème ». Et c’est en cela que Barda incarne la survivance d’une tradition du piano que l’on croyait disparue (on ne peut imaginer deux arts plus opposés que ceux de Barda et de la nouvelle génération de pianistes). C’est comme s’il visait, du haut de ses 76 ans, à déconditionner le piano de ses réflexes modernes pour perdurer cette tradition de sobriété, de simplicité et surtout d’énergie qui jadis caractérisaient entre autres Backhaus (pour les Brahms) et Barere (pour Chopin).

Martin Helmchen © Giorgia Bertazzi
Martin Helmchen
© Giorgia Bertazzi
Martin Helmchen, on ne le connait encore que très peu à Paris, à preuve le parterre clairsemé du Théâtre des Champs-Elysées. C’est étrange, d’autant qu’il n’en est pas à son premier récital dans la capitale. Ce dimanche matin (19 mars), on l’a vu entrer sur scène avec la démarche résolue, mais effacée, levant légèrement la tête, qu’on connaissait au jeune Pollini.

Formé dans les hochschule allemandes, élève de Arie Vardi, Martin Helmchen en a gardé la sonorité royale, la hauteur de vue. Mieux encore, il va systématiquement au bout de ses convictions musicales, se refusant à toute demi-mesure. Enfin, on lui sent un réel plaisir physique de jouer. 
Pas étonnant dès lors que ses Variations sérieuses aient ce goût de soufre, et révèlent des moments d’intensité inouïs. Dès les premières variations, on est frappé par les octaves de la main gauche, comme frappées au poinçon (var. n°1, var. n°2). Mais Helmchen sait également ménager des espaces brumeux d’une intense poésie (var. n°2, 5, 10 et 11, 15) comme construire de fiers fortins (var. 6, 7, 12). Il ne chante jamais ostensiblement, son chant à lui émerge d’entre les notes. Racée, la sonorité est passe-partout : liquide par moment, et sachant rappeler à l’ordre en de brèves crispations du poignet. Mais les doigts le sont aussi : les variations digitalement les plus exigeantes (var. 8-9, 16-17), abordées à une vitesse grisante, resteront parfaitement articulées.

A même hauteur, les Diabelli. La palette est étonnamment vaste : toutes les saveurs, toute les humeurs seront contenues dans ces 60 minutes de monologue à bâtons rompus. Helmchen a parfaitement compris le cynisme à l’œuvre dans ces variations et se joue à merveille des symétries un peu faciles, des naïvetés feintes qu'y a mises Beethoven. Il est une perpétuelle leçon de spontanéité et pourtant de rigueur (le cadre, la trame harmonique). Rares sont les pianistes sachant à ce point conjuguer poésie et nervosité de jeu. Face aux silences, d’une audace inouïe, Helmchen sait dresser des raptus étonnamment musclés. Côté public, le plaisir esthétique est total et devient très vite le régime principal de l’émotion. A mille lieux des broyeurs d’ivoire, Helmchen impose un dynamisme tonifiant qu’il associe à une extrême pertinence du détail, telle qu’elle ne se pratique plus : il a toutes les vertus de la jeunesse, avec la sagesse en prime.