La perspective d’un programme Forsythe est toujours alléchante ! C’est ce que propose le Ballet de l’Opéra national du Rhin au public parisien du Théâtre de la Ville en ce printemps 2026. Trois œuvres créées dans les années 1990 par le danseur et chorégraphe américain ont été soigneusement sélectionnées par Bruno Bouché, directeur du CCN BOnR et lui-même chorégraphe, qui a travaillé avec William Forsythe par le passé.

Dans Trio (1996), deux danseurs et une danseuse s’élancent face aux spectateurs d’abord sans musique, présentant ostensiblement à tour de rôle des parties de leur corps comme pour rivaliser entre eux. Cet esprit humoristique caractérise la pièce tout du long : des interactions en apparence aléatoires surviennent entre les interprètes, puis les mouvements s’accélèrent, et l’enchaînement se répète dans une frénésie improbable qui vient interroger les limites de la coordination entre trois corps animés.
À cela s’ajoute bientôt la musique, le Quatuor n° 15 op. 132 de Beethoven, qui retentit par intermittences, ce qui accentue le côté drôle, improbable voire absurde du moment. Les costumes bariolés participent également à l’aspect festif de la chorégraphie, faite de rencontres et de ruptures, de touchers et de poussés, d’alliances et de dissensions. Le trio du jour (Alexandre Plesis, Erwan Jeammot, Di He) fonctionne très bien, et les danseurs osent avec talent agrémenter la complicité lisible entre leurs physiques et leurs personnalités de quelques mimiques bien dosées. Seul regret : l’inconséquence du rendu en termes de lumières – on dirait que seuls les services sont allumés, sans variation. Étant donné la multitude de détails à capter au cœur de la célérité des gestes, était-ce vraiment le choix le plus approprié ? Peut-être est-ce dû à un manque de temps de réglages, le travail de Tanja Rühl étant habituellement précis et donc adapté à l’univers Forsythe.

On assiste ensuite à Quintett (1993), où trois danseurs et deux danseuses cette fois se trouvent et se perdent successivement, composant diverses paires et quelques rares trios, assumant de temps à autre un solo. La narration vaguement esquissée – la fluctuation des liens entre humains au cours d'une vie – s'avère incroyablement prenante, la chorégraphie pleine de vivacité circulant entre les interprètes et ne leur laissant aucun répit. Sauts, tournoiements, portés, passages au sol, la virtuosité de l'ensemble est fascinante ; l'émotion est transmise au moyen de ce flux incessant, elle est logée au cœur du mouvement et s'épanouit à mesure que les figures et les liens se démultiplient.
Les danseuses se démarquent particulièrement : notons un excellent placement qui leur assure des appuis solides et une belle extension, une énergie très juste qui leur confère un charisme fou, et une expressivité toute personnelle – Susie Buisson rappelle parfois Monique Loudières en Juliette, merveilleuse évocation ! Reste un point d'interrogation, là encore : pourquoi cette scénographie anecdotique, faite de deux objets posés au sol (un miroir et un élément de machinerie de type projecteur) ? Si quelque perplexité se fait jour par ailleurs quant à la musique, sciemment répétitive et chargée de pathos – il s'agit d'une boucle faite de l'alliage de mots parlés étouffés et d'une texture instrumentale langoureuse –, symboliser ainsi l’éternel retour du même dans le temps justifie ce parti pris étonnant à vivre (le léger agacement initial laissant place à un effet relaxant puis hypnotisant).

La dernière pièce, Enemy in the Figure (1989), invite à plonger dans un univers beaucoup plus inquiétant parce que tout bouge au plateau : les sons eux-mêmes mouvants de Thom Willems – collaborateur habituel de Forsythe qu'on retrouve avec grand plaisir – nappent les rapides scènes successives de quelque chose de surréaliste. Au centre, un grand paravent en bois empêche de tout voir tandis qu’un spot imposant déplacé régulièrement oriente le regard, parfois happé de fait par les deux « serpents » ondulant ici ou là (une corde et un câble). C'est mystérieux, étrange, déroutant dans le meilleur sens du terme. La progression des nombreux interprètes dans l’espace surprend sans cesse, un justaucorps blanc éclatant succédant à une ombre noire ornée de froufrous.
Mais si le concept de la pièce séduit encore aujourd’hui sans difficultés, l’interprétation peine à satisfaire les attentes, en raison de la manière assez peu fluide dont la troupe s’empare du ballet dans sa globalité. Quelques intentions délicates émergent au sein des onze personnalités en présence ; cela n’est pas assez pour créer le geste incisif, la déflagration esthétique l’on adore – et que l’on attend – chez Forsythe.




















