Si Jean-Philippe Collard conserve sur scène l’habitus impassible de sa démarche, quand il joue, totalement absorbé en lui-même, les images vous arrachent subitement à votre siège pour recomposer d’immenses toiles ; le voyage intérieur s’étend. Le succès de ce concert est vif et l’on sent combien le public rassemblé au studio 104 est rassuré sur l’intention de monsieur Collard de le choyer généreusement.

Jean-Philippe Collard © Seldy Cramer Artists
Jean-Philippe Collard
© Seldy Cramer Artists
La magie n’est pas toujours intrinsèque à l’écriture des Nocturnes n° 4 et n° 6 de Fauré ; il faut leur redonner vie par instant. Pour ce faire, Jean-Philippe Collard confie à sa main droite une grande liberté. Alors c’est vrai, l’on note une tendance systématique à arpéger les attaques les plus attendues, mais c’est fait avec tellement d’intelligence ! La ligne mélodique semble balancer au bord d’un précipice, menaçant de basculer dans toute son ampleur. Les quelques exigences techniques de la partition sont abordées avec détachement et sobriété. Economie de gestes, donc, même si l’on prend le temps de replacer ses mains : la prose inimitable de Jean-Philippe Collard est faite de ces instants de flottement, flottement qui sollicite l’audience, conférant à ces pages un caractère insaisissable.

Peu jouée, la Sonatine de Roussel n’a pourtant rien à envier à son homologue ravélien. C’est une œuvre souvent frondeuse où des mélodies à la française côtoient des crépitements typiquement hispaniques. Œuvre manifestement moins maîtrisée, sinon travaillée en précipitation pour servir les exigences du programme. Le modelé si sensible des « flottements poétiques » se déconstruit par moment, faisant barrage à l’abandon. Mais le pianiste annexe à sa propre expérience d’instrumentiste une sensibilité typiquement française, ce qui lui permet malgré tout beaucoup de naturel dans la conduite de la phrase. On se rappellera longtemps de l’irrésistible progression des mesures finales !

Silence assourdissant avant la Pavane pour une infante défunte, dans lequel on imagine le pianiste chanter intérieurement le fameux thème. Pavane du doute, mais pavane de la maturité : ça ne traîne pas, et jamais cela ne tombe dans l’affectation. Tandis que le visage semble figé dans l’écoute intérieure, Jean-Philippe Collard parvient à faire chanter les accords, là où d’autres posent une suite d’interrogations. On a trop vu de plans-rapprochés, de ces tableaux de nostalgie et de douleur ; ce soir, la Pavane retrouve une sophistication dans la simplicité, commentée sans être alourdie.

Dans Oiseaux tristes, la main du pianiste papillonne et s’ébroue comme un volatile. Tout le long du morceau, l’ostinato conserve une certaine dose d’impertinence : état de nature retrouvé. Jean-Philippe Collard poursuit avec une Alborada del gracioso boitante et bouffonesque. Il feint les trébuchements, insiste sur certains motifs comme s’il faisait des pieds de nez. On admire la formidable brillance du son dans le chant central et lors des glissandi de tierce, dont la petite envolée conclusive tient proprement du miracle.

Pour le Premier livre des Préludes de Debussy, le pianiste nous réserve une performance dont le maître mot est la sobriété des moyens. Pour chaque prélude, le discours se met en branle à partir d’images lointaines, souvent instables, gagnant en consistance au fur et à mesure. En dépit d’une certaine raideur dans l’insistance, Jean-Philippe Collard n’hésite pas empoigner le clavier dans les accords finaux de Danseuses de Delphes. Pas de pianissimi artificiels dans les gammes par ton de Voiles, mais une trace brumeuse déposée en passant. Le vent dans la plaine a perdu son côté joueur, il porte en lui une grisaille, quelque chose de désenchanté. Tandis que Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir, certaines notes s’effacent pour d’autres, ce qui allège le discours. Très vite, on est aspiré de l’avant. Jean-Philippe Collard confère à ce prélude un caractère obsessionnel qui le rapproche par moment du Scriabine de Vers la Flamme. Très belle Cathédrale engloutie. Les harmonies liminaires sont tracées à l’aquarelle, volontairement détimbrées ; pas d’emphase pharaonique, malgré le grand écart des mains. Encore une montée digne de St François de Paule, dont le do grave paroxystique a des rondeurs de piano français.

S’il affiche une forme de réclusion intérieure, Jean-Philippe Collard ne joue pas pour lui mais bien pour le public – il semble lui nourrir un vrai respect. Le cérémonial de « l’ultime résonance » qui conclut chaque œuvre jouée, permet la transition entre deux temporalités différentes : celle du pianiste et celle du public. Car pour Jean-Philippe Collard, le silence semble autre chose qu’une respiration, qu’un simple outil de la narration musicale ; il demeure, dans le temps, ce moment où l’être se manifeste derrière les notes, le musicien derrière l’instrumentiste. Alors l’auditeur ferme instinctivement les yeux, condamné à voyager à l’intérieur de lui-même.