Que les voyeuristes impénitents se précipitent au prochain récital que donneront ensemble Denis Matsuev et Julian Rachlin ! Avec ce romantisme si "premier degré" qu'il frôle l'obscène et cette virtuosité de tête brûlée, c'est peu dire que les lectures qu'ils donnaient lundi soir dans le Grand Hall du Conservatoire de Moscou Concervatoire portaient une marque tout à fait inhabituelles ! Objet de curiosité publique pour certains, soirée tout sauf subtile pour d'autres. À réserver aux fanatiques de "gros son" avant tout.

Julian Rachlin et Denis Matsuev © Julien Hanck
Julian Rachlin et Denis Matsuev
© Julien Hanck

Certaines oeuvres sont irréductibles, leur matière première est assez solide pour résister à tous les rhabillages, à toutes les torsions qu’on leur inflige. D’autres ont besoin qu’on les prenne en charge, qu'on accepte leurs termes propres. C'est le cas, entre autres, des quatre Märchenbilder (contes de fée), dont la première (Nicht Schnell, pas vite) en particulier ne survit à aucune indélicatesse. Ce soir c'est la préciosité excessive qui aura raison de Schumann, les alanguissements et ruptures de rythme systématiques nuisant à la sérénité du dialogue. Ce n'est guère mieux avec la deuxième pièce, Lebhaft (vif), prise à toute vitesse dans une sorte de vigueur fantaisiste, lui donnant des airs de cavalcade incontrôlée. Rebelote avec les triolets fous du troisième conte. Là seulement commence à poindre une profondeur : déchirant à force d'engagement, l'alto de Julian Rachlin prend soudainement du grade. Mais qu'en sera-t-il pour la suite du concert ?

Le Grand Hall du Conservatoire de Moscou © Julien Hanck
Le Grand Hall du Conservatoire de Moscou
© Julien Hanck

Passage à Brahms. On reste dans le ré mineur avec sa 3ème Sonate pour violon et piano. L'instrument de Rachlin maigrit de quelques centimètres, l'occasion pour Matsuev de récupérer à bon droit une poignée de décibels (il se réfrénait encore pour ne pas couvrir le médium-grave de son partenaire). On s'en doutait déjà à l'alto, c'est encore plus patent au violon : Rachlin semble avoir délibérément écarté de son jeu tout le potentiel incisif et cristallin de son instrument. On est vite envouté par la sonorité chaude, prenante, d'une intensité de braise (grâce notamment à un superbe médium). Dommage seulement qu'elle soit si peu variée : les minutes passent et Rachlin se cantonne à sa spécialité, le vibrato, qui agit comme une estompe permanente. Un vibrato tremblotant, un rien désuet, qui devient presque un timbre en soi.

© Julien Hanck
© Julien Hanck

On le savait, Matsuev, ne cherche pas la pureté cérébrale du discours, mais en extrait au contraire une énergie faite de chair et de sang. Son interprétation est hâtive, nerveuse, crispée. Sur le plan vertical, la masse sonore globale fait peu cas des équilibres polyphoniques. À grands renforts d'accents brusques, de syncopes appuyées, il transforme le Finale de la Sonate de Brahms en une sorte de ragtime infernal, manifestant assez peu de considération chambriste pour son partenaire. Aussi, Rachlin doit-il redoubler d'héroïsme pour se faire entendre.


Dans Debussy et Franck, Rachlin choisit encore une fois la voie de l'opulence extrême, n'infléchissant que très peu son discours par la nuance (les tenues senza vibrato sont pratiquement inexistantes). On regrette toutefois ce vibrato si prononcé, qui trouble l'atmosphère éminemment allusive de ces œuvres. Loin de certains détachements contemplatifs, Matsuev se montre assez franc et direct dans le premier mouvement de la Sonate de Franck. C'est à peine si l'on déplore de trop fréquents automatismes interprétatifs (une certaine manière de retarder les notes). Bientôt, il prendra le deuxième mouvement Allegro, avec une rage pyrotechnique haletante, libérée dans des explosions franchement excessives. Bien que le texte soit toujours dominé techniquement, il ne l'est jamais finement ; même dans les sections peu virtuoses, cela reste assez fruste. Tout au moins, ne s'ennuie-t-on jamais : des foucades, des climax locaux balisent le discours dans une sorte de tumulte permanent. C'est le règne des effets immédiats, qui peuvent séduire, mais laissent globalement insatisfaits (exemple parmi d'autres : cette manie de plomber la dernière note de chaque pièce, queue de poisson à l'auditeur).

© Julien Hanck
© Julien Hanck

On peut éprouver un plaisir coupable à aller écouter Matsuev, à se complaire dans le malaise esthétique. Mais qu'on ne se laisse pas leurrer : manqueront toujours à l'appel certaines qualités d'élévation spirituelle, un soupçon d'authenticité artiste, vertus qui vont à l'encontre de sa joviale impudence. Matsuev distrait sans bouleverser. Verdict légèrement différent pour Rachlin qui à travers ce "grand style", cette éloquence un peu surrannée, perpétue une tradition qui jadis pouvait être l'apanage d'un Zino Francescatti, et qu'on éprouve un sincère plaisir à retrouver au concert.

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