Plutôt que d’annuler la soirée, le Festival d’Été de Dubrovnik a eu le courage de maintenir un concert qui coïncidait avec un match décisif de leur équipe nationale, fuyant l’église St Blaise initialement prévue pour élire résidence en plein air dans la petite île de Lokrum. Un public cosmopolite les y a suivi, réservant un accueil particulièrement enthousiaste à Mischa Maisky et au Philharmonique de Zagreb.

© Julien Hanck
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Alors que dans la petite cité portuaire, le match Croatie-Angleterre bat son plein, que les drapeaux tessellés envahissent les ruelles, une petite colonne d’amoureux de la musique est discrètement exfiltrée par le ponton du vieux port. Très vite, la petite vedette qui les accueille file à vive allure vers le large. Direction Lokrum, lieu où Richard Cœur de Lion aurait trouvé refuge en 1192 après le naufrage de son navire, que Napoléon occupa même pendant un temps après sa conquête de Dubrovnik. À mesure que la clameur des supporters s’amenuise, l’île grossit. Une fois débarqués, les transfuges suivent un sentier soigneusement éclairé au milieu de la nature. Celui-ci débouche sur une imposante clairière : ici, une tribune et une estrade se font face, et tout autour, de grands arbres rétroéclairés diffusent une lueur irréelle. Alors que gambadent des lièvres sauvages, une brise fraîche distrait les spectateurs. Quelques minutes passent et alors que les musiciens sont déjà installés, une rumeur se fait sentir. Il se murmure le triomphe de la Croatie. Alors que des cris fusent, quelques musiciens lèvent des points victorieux. Le concert peut enfin commencer. 

Placé en exergue, Simfonijsko kolo nous plonge dans une effervescence populaire, parcourue de rythmes dansants. L’œuvre, datée de 1936 et signée Jakov Gotovac, assume pleinement sa coloration folklorique et ses accents crus, parfois étonnamment bartokiens. C’est une musique modale et très rythmique, parcourue d’ostinatos et culminant en de puissants tutti. Dans cet attentat à la pudeur qui consiste à faire jouer un orchestre dans un lieu sans réverbération, qui plus est légèrement amplifié, l’Orchestre Philharmonique de Zagreb tire honorablement son épingle du jeu. Les différents pupitres auraient pu diffracter en toutes directions, ils réussissent à canaliser leurs efforts pour faire entendre un tout cohérent.

© Julien Hanck
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Flottement poétique dans les premières minutes du Vltava de Smetana : les musiciens se laissent aller abstraitement aux notes, sans chercher à incarner à tout prix les thèmes bien connus. Le discours y gagne un naturel et une fluidité peu commune. Si la synchronisation des pupitres est objectivement assez approximative, la faim de jouer et la ténacité des musiciens (qui les amènent parfois presque en avance sur leurs temps) est, elle, captivante. Cette énergie investit les moindres recoins de l’œuvre, apportant une forte teneur émotionnelle aux passages les plus grandioses. Dommage seulement que l’amplification neutralise à ce point le registre aigu des violons, qui manque un peu de scintillance.

Mais il est temps d’accueillir Mischa Maisky et avec le concerto de Dvořák. L’œil amusé retrouve la grande blouse bleu électrique qu’il arborait déjà à Paris en février dernier, ainsi que les grands gestes chevaleresques qui font le sel de sa scénographie. Alors que l’orchestre travaille par textures successives (ce qui est une gageure, car l’acoustique met à nu tous les artifices d’écriture), le violoncelliste, fidèle à lui-même, joue la carte du panache, de la prise de risque maximale au service de l’expression. La moindre de ses attaques tranche et se détache nettement de la masse orchestrale. Paradoxalement, on n’entend presque aucune rupture de son, tous les jeux de contraste étant conduits dans une parfaite continuité de l’archet. Tout en assouplissant considérablement les figures rythmiques, le violoncelliste montre à son instrument une manière de « respirer » les phrasés, de s’appesantir sur certaines arrivées qui évoquent Pablo Casals.

© Julien Hanck
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Très clairement, il prend le parti du musicien qui n’a plus rien à prouver, et mise sur les sections les plus expressivement exposées pour imposer son style. Dans les passages les plus difficiles, une très forte intentionnalité du geste sublime la plupart des irrégularités techniques. Assumant pleinement son rôle d’intermédiaire auprès de l’orchestre, le chef Pier Carlo Orizio guide efficacement ses musiciens dans le parcours plein de méandres que trace le soliste ; ce n’est pas mince exploit dans une acoustique si hasardeuse !

L’Adagio ma non troppo sera le point névralgique de ce concert. Prenant toujours plus de liberté rythmique, Maisky « conte » véritablement une histoire. Usant de cette sonorité flûtée dont il a le secret, le violoncelliste s’y adonne avec cœur, sans précipitation, par volutes successives. La moindre tenue piano s’enrichit de multiples inflexions, tandis que le vibrato donne l’impression de provenir d’un « soutien » du diaphragme, comme chez les instrumentistes à vent.

En y ajoutant un Nocturne de Tchaikovsky d’une suavité particulièrement pénétrante, pleine de ces pianissimi timbrés, l’on obtenait une soirée mémorable, et dans un cadre qui l’était même plus !

© Julien Hanck
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