Dès le premier coup de timbale et la pédale des basses qui ouvrent le premier mouvement, on sait que ce Concerto en ré mineur de Brahms sera violent. Par-dessus ce courant de fond vont déferler dans la Halle aux grains les vagues de son d’un superbe Chamber Orchestra of Europe, qu’Antonio Pappano mène d’une main de fer dans son geste de velours. Le chef britannique est partout, tout le temps, son bras et son corps décrivent exactement ce que l’on va entendre : quatre-vingt-dix mesures d'introduction en apnée où les forte sont des fortissimo jusqu’à saturation. Aussi, quand entre le piano d’Alexandre Kantorow, n’est-on pas étonné qu'il fasse le choix d'une prise de parole plus marquée que le piano paradoxalement fracassant qu’il aurait pu adopter.

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Antonio Pappano, Alexandre Kantorow et le Chamber Orchestra of Europe à Toulouse © William Wartel
Antonio Pappano, Alexandre Kantorow et le Chamber Orchestra of Europe à Toulouse
© William Wartel

Ce concerto devient un combat de titans où aucun des deux, du soliste et de l'orchestre, ne cède aux attaques sonores permanentes de l’autre. Jusqu’à ce que le jeu de Kantorow, qu’on a déjà tant entendu souple, fluide et doux, se durcisse : quand ses mains se déplacent horizontalement, les traits, arpèges et triples trilles sont parfaits, mais dès que le pianiste attaque verticalement, ses accords claquent jusqu’à en faire souffrir le Steinway et nos oreilles. Si c'est un choix esthétique, il reste parfaitement cohérent : chef et soliste vont dans la même direction, pas un ne freine l’autre dans cette sorte de marche à l’abîme plus berliozienne que réellement brahmsienne.

Le rondo final est livré avec un même détaché dans l’articulation, une même autorité dans les attaques. Hélas, le parti pris des artistes dessert la construction formelle et les retours du refrain se ressemblent trop, peu de distinctions marquant ses variantes. Nulle monotonie ne s'installe pour autant, tant le spectacle est prenant et que les cadences du grand Alexandre sont d’une époustouflante virtuosité. Le pianiste offre en bis la première des Ballades opus 10 de Brahms (encore en ré mineur), toute en retenue et bien moins démonstrative.

Le programme de salle ouvrait la perspective d’une communion de pensée entre Brahms et Dvořák, dont la Septième Symphonie était attendue en seconde partie : leur amitié, l’aide de Brahms à son confrère plus jeune et le ré mineur commun aux deux œuvres... Dans la symphonie de Dvořák, Antonio Pappano se dévoile cependant davantage que dans Brahms. Si le caractère d'ensemble reste tragique, les proportions sont moins colossales. Toujours sans baguette, Pappano donne une magistrale leçon de direction, d’une remarquable précision, son indépendance des bras étant étonnante : chacun des deux se meut comme si l’autre n’existait pas, tournoyant dans l’espace en une chorégraphie aussi précise que souple et esthétique. Et efficace ! Il emmène ses musiciens où exactement il veut aller. Malgré un léger manque de son des violoncelles qu’on aurait aimé plus dense, les cordes sont absolument superbes, quel timbre rond, quel son velouté ! Pappano emporte sa symphonie plus qu’il ne la dirige, du sombre premier mouvement jusqu'à un finale juste illuminé par le dernier accord majeur de l'ouvrage, en passant par le fa majeur dansant du scherzo.

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Dans un sourire, Antonio Pappano remercie le public des Grands Interprètes et annonce un bis de Bartók : ce sera une Danse roumaine au caractère tzigane affirmé et enlevé sans coup férir.

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