Curieux programme que celui concocté par Pascal Amoyel pour son concert au festival Chopin, court, déséquilibré… Une sélection de Polonaises servies avec garniture – du Liszt, Wiegenlied, En rêve et Saint François de Paule marchant sur les flots – et dessert, La Cathédrale Engloutie. D’abord séduit par quelques trouvailles, par la richesse de la sonorité, on s’est finalement lassé des trop nombreuses excentricités de phrasé, attendant quelque chose de plus nécessaire, de plus cohérent dans la structure. L’étrangeté érigée en système ?

Pascal Amoyel © Jean-Philippe Voidet
Pascal Amoyel
© Jean-Philippe Voidet
Prélude aux Polonaises, le Wiegenlied de Liszt laisse l’oreille en suspens. Cette pièce mélancolique, concise et d’une économie de moyens étonnante est bâtie sur un lent trémolo de tierce à la main gauche. Pascal Amoyel nous fait entendre l’œuvre comme un chapelet de notes lancées à la dérive, éparpillées, autorisant quelques moments de grâce un peu fortuits. Mais la conjonction du bon timbre, du bon climat et de cette douce ivresse du phrasé est gagnante !

Jouer les Polonaises de Chopin ne requiert peut-être pas le mélange de maturité et de sérénité nécessaires à Schubert, mais il est bien difficile de ne pas y mêler – à défaut d’en rendre l’architecture, la dramaturgie – quelques malvenues foucades. Une telle performance, dans le même temps qu'elle exalte le talent d'un pianiste à faire sonner son instrument, révèle aussi les moindres défauts de son jeu. Pascal Amoyel réalise ici un parcours d'une continuité et d'une cohérence de climat certaine, mais qui ne conclut rien, ne mène nulle part. Il en fait trop et pas assez à la fois. La rythmique est sophistiquée ; le phrasé, un peu languide, manque de punch, la pédale contribuant à émousser l’héroïsme des plus probantes saillies.

Le pianiste fait état d’une plastique sonore des plus opulentes, dans une relative économie de geste. Aucune déperdition entre épaule et phalanges, mais un pont énergétique qui fait fi de l’avant-bras, et injecte d’impressionnant volumes dans l’instrument. Pascal Amoyel nous offre ici une vraie leçon de laxité ; le poids de la main, le relâchement du poignet sont tout à fait exemplaires. En témoigne la puissance roborative, pour ne pas dire outrancière, du son (les graves, notamment). Quelques réserves, néanmoins, qui concernent en particulier la main droite, étonnamment vulnérable en fin de phrase, manquant de caractère. La sonorité, très verticale, met également un temps à se stabiliser et les doigts peinent dans plus d’un trait à trouver l’articulation juste, celle qui ne nécessite aucun saut, aucun tumulte. Mais Pascal Amoyel soutient courageusement la gageure ; le détail des notes est sublimé par le geste.

Enfin, signalons malgré tout l’impression d’étrangeté qui ressort de cette performance : les nombreuses instabilités de tempos, injustifiées, même chez Chopin (la pulsation semble battre par sursauts, par foucades). Paradoxalement, la récurrence de certains effets confine à une uniformité de phrasé (n’y aurait-il pas trop de Polonaises pour un seul concert ?). En outre, Amoyel semble davantage attaché à la justesse des octaves qu’à leur direction globale (Polonaise n°2 en mi bémol mineur) : le soin du détail devient écrasant dès que les notes se raréfient. Summum de la frustration, la pédale (oppressante, acoustique oblige) contraint l’oreille à suer sang et eau pour entendre derrière le voile des résonances.

La deuxième – et courte ! – partie débute par En rêve de Liszt. Rendu honnête, sans surprise, d’une œuvre qui n’a pas les dimensions de celles qui la suit, et par là même se laisse oublier. Saint François de Paule marchant sur les flots indique le programme. Mais à l'entendre on aimerait écrire Saint François de Paule englouti par les flots ! Que de tergiversations dans les premières expositions du thème !  Mais à trop faire patienter l’auditeur, on assiste à une perte totale du sentiment mélodique. Quelques notes acérées, comme des récifs, pimentent le discours. On est loin de la cristallinité. L’eau est trouble ; elle charrie corps et branchages ( et le thème avec). Encore une fois, le jeu de Pascal Amoyel réalise un paradoxe. Campé sur de puissante fondations (toujours ces basses caverneuses), le phrasé n’en est pas moins balloté comme un fétu de paille. Le pianiste s’est vu contraint d’écourter la pause méditative qui débute la coda (dans lequel il semble avoir rajouté quelques accords de sa propre composition) afin de taire quelques applaudissements précoces.

Le concert s’achève sur une Polonaise héroïque au détachement aristocratique, mais parcouru de boursouflures. La direction oblique sans cesse, comme une girouette. En bis, une belle Cathédrale engloutie, toute entière tendue vers ce do grave, tellurique, qui pimpe des prunelles à bien des pianistes, qui jamais n’atteindront la rondeur et la puissance de ce boulet de canon !

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