C’est dans une atmosphère tamisée propice à un concert de musique de chambre, rendue par un éclairage de semi-pénombre, que Renaud Capuçon et Khatia Buniatishvili sont sobrement entrés en scène : le violon ayant été accordé préalablement en coulisses, la musique a pu immédiatement commencer. Le choix du programme, très homogène, s’est porté sur trois œuvres majeures du répertoire romantique pour violon et piano, composées quasiment en même temps, entre 1886 et 1887 : les Quatre pièces romantiques de Dvorak, la Sonate No. 3 en ut mineur de Grieg, et l’incontournable Sonate en la majeur de Franck.  A la fois chargées d’intensité émotionnelle et exigeant une grande virtuosité des interprètes, ces trois œuvres étaient particulièrement bien adaptées aux dimensions de la Salle Pleyel.

Renaud Capuçon © Mat Hennek
Renaud Capuçon
© Mat Hennek

Concevant au départ ses Quatre pièces romantiques comme quatre Miniatures pour deux violons et un alto, Dvorak transformera par la suite sa partition pour l’adapter à la formation sonate violon et piano. Toutes quatre chargées de lyrisme, ces pièces sont indépendantes les unes des autres dans leur structure et peuvent être entendues séparément. La première - d’un caractère calme, simple, doux et plutôt introverti - est  jouée les yeux fermés dans une attitude d’écoute intense de la part de chacun des partenaires. Ils sont si bien en phase l’un avec l’autre qu’ils n’ont même pas besoin de se regarder. Dans la deuxième pièce, cette sérénité laisse place à une libération de l’énergie dégagée par les deux artistes ; tandis que la troisième pièce  est à nouveau empreinte de lyrisme, extraverti cette fois, permettant une  grande expressivité, au violon notamment. Enfin, l’écriture de la quatrième pièce lui confère un aspect insaisissable : les nuances très délicates du piano muent en fonction du caractère tantôt soupirant, comme un regret, tantôt passionné du violon. Ces différents tempéraments sont exprimés par un même rythme pointé obsédant et omniprésent au violon, repris en écho à la fin par le piano.

Composée vingt ans après sa Sonate pour violon et piano No. 2, la troisième est aussi la dernière des sonates pour violon et piano de Grieg, qu’il comptait lui-même parmi ses œuvres les plus réussies. Le compositeur norvégien ne s’y trompait pas : le succès qui accueillit la création officielle de la Sonate No. 3, le 10 décembre 1887 à Leipzig, est toujours au rendez-vous. On est en effet frappé dès le début par ce premier thème impérieux en do mineur, tandis que le deuxième thème, plus apaisé, contraste et casse le tempo imposé au début. Mais la couleur sombre de cette tonalité ne cesse ensuite de vouloir reprendre le dessus et de s’insinuer par des vagues expressives.

Dans la Sonate en la majeur de Franck, il ne s’agit plus d’une confrontation « classique » entre deux thèmes,  mais d’un principe cyclique  avec un thème, ô combien célèbre, qui traverse les différents mouvements de la pièce. Mais plutôt que sur l’œuvre elle-même, bien connue de tous les amateurs du répertoire romantique pour violon et piano, attardons-nous plutôt sur l’interprétation des chambristes : si l’on retient un son plutôt brillant dans le premier mouvement, l’intensité dramatique, très poignante au début du second mouvement, est particulièrement bien servie par la densité du vibrato  de Renaud Capuçon et la richesse du timbre de la chanterelle de son Guarneri del Gesù ; ainsi que par la forte présence du piano. Soutenue tout au long du troisième mouvement, cette expressivité laisse place dans le rondo final à une clarté de la mélodie, qui s’impose comme une évidence et à laquelle s’associe très bien le jeu des deux musiciens.

Plein, chaleureux, dense et brillant, le son de Renaud Capuçon, soutenu par un vibrato omniprésent mais toujours sobre, jamais intempestif, offre une belle égalité sonore entre les quatre cordes. Il s’allie au jeu fin et léger, sobre également - parfois même un peu trop - de Khatia Buniatishvili.  Toutefois, si le son est extrêmement contrôlé  et maîtrisé, si l’on admire la perfection de l’exécution, on a parfois du mal à être directement touché et ému : la beauté esthétique des pièces est certes sublimée par les deux musiciens, mais peut-être aux dépens de la charge émotionnelle qu’elles contiennent. On aimerait un peu plus de « lâcher-prise ».

Bissés trois fois, les interprètes ont d'abord fait entendre le Clair de lune de Debussy, arrangé pour la formation violon et piano, offrant ainsi une belle conclusion à la sonate de Franck.