Yannick Nézet-Séguin est un invité régulier de l’Orchestre de la Radio Bavaroise. Au programme ce doux soir d’été à Munich, deux compositeurs, Joseph Haydn et Johannes Brahms, liés par la ville de Vienne et l’admiration de l’ainé pour le cadet. La quarante-quatrième symphonie de Joseph Haydn n’est pas l’une de ses œuvres les plus célèbres mais elle rayonne ici grâce à l’interprétation de Yannick Nézet-Séguin qui lui donne relief, esprit et énergie. Le chef québécois réussit à faire de cette symphonie presque trop classique plus qu’un simple miracle d’équilibre et d’intelligence. Dès l’allegro initial, la tension et le rythme sont sculptés à la main par un chef qui investit chaque trait, chaque nuance et toutes les ruptures de cette musique contrastée. Cette énergie, qui irradie aussi dans le second mouvement, devient plus intrinsèque dans le mouvement lent avant d’être de nouveau plus extérieure et pleinement jubilatoire dans le mouvement rapide qui clôt l’œuvre. L’orchestre de la Radio Bavaroise, qui semble avoir toujours joué cette musique, l’interprète avec la transparence et la lumière nécessaires. Il fait aussi preuve d’une magnifique cohésion et d’une sonorité pleine et raffinée.

Yannick Nézet-Seguin © Rémy Boily
Yannick Nézet-Seguin
© Rémy Boily

Mais le grand moment de ce concert fut sans aucun doute le Requiem allemand, une œuvre d’une puissance rare et portée ici au plus haut niveau musical et émotionnel. Yannick Nézet-Séguin, qui dirige cette œuvre également sans baguette, a montré une nouvelle fois son immense talent. Dès la lente et sombre introduction et la première intervention du chœur sur le mot « Selig » l’auditeur est littéralement happé. Et près d’une heure quinze plus tard, l’arpège de la harpe qui termine l’œuvre le laisse dans un état de félicité proche de l’extase. Entre temps, tout est devenu émotion et raffinement, ce qui n’exclut pas une extrême précision et un engagement de chaque instant nécessaires à faire éclore ces qualités. Yannick Nézet-Séguin, en grand chef qu’il est, habite chaque mot, chaque phrase musicale et construit les différents climats d’une œuvre d’une très grande variété musicale et spirituelle.

Le second mouvement rend pleinement sa force de marche et le legato demandé au chœur sur les mots « Denn alles Fleisch, es ist wie gras » devient ici une évidence. Le contraste avec la fin de ce mouvement, beaucoup plus rapide et initié par un « Aber » d’une noblesse très à propos, finit par tout emporter sur son passage. Puis, vient le solo de baryton, chanté par Matthias Goerne, qui on le sait, est un peu comme chez lui dans cette œuvre. Le legato, la ligne, les nuances, le sens du mot sont, comme à l’accoutumée, exceptionnels. Dans l’extraordinaire mouvement qui suit, espèce d’écho choral comme chanté depuis l’au-delà, Yannick Nézet-Séguin obtient d’incroyables nuances du chœur, notamment lors de la reprise du thème qu’on a rarement entendue aussi pianissimo et émouvante. A la suite d’un tel moment suspendu, la soprano Christiane Karg n’a aucun mal à se couler dans cet esprit apaisé pour émouvoir à son tour et de la plus belle des façons. Chantant par cœur comme Matthias Goerne, elle est entièrement consolation, et son souffle comme son legato lui permettent, sans jamais forcer l’expression, de livrer un chant si pur qu’il va droit au cœur de l’auditeur.

Dans le sixième mouvement, Matthias Goerne livre d’abord une interprétation toute en nuances avant d’imposer puissance et dramatisation dans le passage évoquant le jugement dernier. Le relais est ensuite pris avec une incroyable énergie par le chœur notamment lors des mots « Tod, Sieg, Stachel » chantés avec une force contenue jusqu’à l’extrême bout des temps, ce qui augmente leur impact. La perfection chorale, qu’il s’agisse de justesse, d’engagement, de beauté des timbres ou d’homogénéité, est alors à son sommet, témoignant d’un vrai sens de l’écoute collective. Dans le final enfin, chaque pupitre livre successivement son « Selig sind die Toten » avec une beauté solaire et irradiante qui ravit. Vous l’aurez compris, le chœur de la Radio bavaroise, préparé ce soir par un de ses plus fidèles chefs, Michael Gläser, a sans aucun doute été l’artisan numéro un de cette soirée d’exception.

Un Requiem Allemand d’anthologie donc ce soir à Munich, grâce à un chœur d’élite, à deux solistes stratosphériques, à un orchestre qui n’a sans doute jamais aussi bien sonné et à un chef qui s’affirme de plus en plus comme l’un des plus doués de sa génération. Un Yannick Nézet-Séguin qui est apparu habité par cette musique qu’il transcende en une œuvre d’une noble et infinie beauté. Du très grand art. Merci et bravo Yannick !