Que le temps passe vite ! Il semble que c’était hier que Sonya Yoncheva, 25 ans, désarmait le jury du Jardin des Voix 2007 avec un "Temple sacré" de Rameau tout en nuances et en ligne, devant les caméras de France 3. Après la musique baroque, c’est le grand répertoire qui lui ouvre ses portes : forte d'une victoire remarquée à Operalia en 2010, la jeune soprano bulgare s’illustre rapidement dans les rôles les plus exigeants (Mimi, Marguerite, Gilda…).

Sonya Yoncheva © Nathalie Gabay
Sonya Yoncheva
© Nathalie Gabay

Ce soir, Sonya Yoncheva, qui revient tout juste d’une production de La Traviata au Metropolitan Opera, propose un programme audacieux : des lieder et mélodies de Clara Schumann et Pauline Viardot. Ce choix ne surprend qu’à moitié de la part d’une artiste qui n’a plus rien à prouver au public parisien. Il permet de découvrir les œuvres de deux compositrices atypiques, lesquelles par ailleurs se connaissaient et jouaient régulièrement ensemble à quatre mains. Le piano occupe, notamment dans les lieder de Clara Schumann, une place toute particulière, et engage avec la ligne de chant un dialogue d’égal à égal. 

Dès le tumultueux "Er ist gekommen in Sturm und Regen" ("Il est venu dans l’orage et la pluie"), le timbre charnu de Sonya Yoncheva, sa maîtrise du chiaroscuro et l’assurance de sa ligne font merveille. L’allemand est soigné, les voyelles claires. La connivence avec le jeu inspiré de Federico Brunello est immédiate. Si elle lit à vue, Sonya Yoncheva n’en cherche pas moins le contact avec le public ; tendre et intime dans le "Liebst du um Schönheit", qu’elle attaque pianissimo, elle fait montre d’une totale liberté d’émission qui lui permet un subtil jeu de nuances dans "Am Strand". Le cycle Schumann s’achève avec "Ich stand in dunkeln Traümen", dont les accents mélancoliques semblent répondre à "Frauenliebe und Leben"("L’Amour et la Vie d’une femme"), que Robert Schumann compose en 1840, année de son mariage avec Clara.

S’il faut avouer que parmi les mélodies de Pauline Viardot certaines ne nous hanteront pas, on ne peut qu’y admirer la prestation de Sonya Yoncheva : plus affranchie de sa partition que chez Schumann, elle fait sonner un français impeccable, qui n’est jamais sacrifié à la rondeur de l’émission. La "Caña española", témoignage des origines espagnoles de Pauline Viardot, permet à la soprane de mettre en valeur une voix de poitrine sonore et brillante, et fait sortir le public de sa réserve – il observait jusqu’alors un silence religieux entre les pièces.

Le seul regret de la soirée est de ne pas avoir pu entendre cette immense artiste dans le répertoire qu’elle vient d’enregistrer chez Sony (son récital « Paris, mon amour » paru le 26 janvier, est déjà Diapason d’Or). Elle y interprète, entre autres, "Ô ma lyre immortelle", le redoutable air de Sapho, rôle que Gounod avait écrit pour… Pauline Viardot.