Contrairement à ce que son nom pourrait suggérer, la Ménagerie de verre invite à l’intimité. Les studios en son sein sont pensés pour laisser éclore des expressivités brutes, non policées, profondément authentiques. Le public qui s’y retrouve reflète d’ailleurs cet esprit « venez comme vous êtes ». Ce lieu du 11e arrondissement parisien encore un peu confidentiel, empli de questionnements, de curiosité et de folie, accueille un festival essentiel à l’expression des esthétiques contemporaines les plus audacieuses : les Inaccoutumés. C’est dans ce cadre et en partenariat avec le Festival d'Automne que la chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin invite Volmir Cordeiro, danseur et chorégraphe brésilien de la génération après elle, à s’approprier une des œuvres de son répertoire à elle dans une version qui contient désormais son nom à lui : in a corner the sky surrenders – unplugging archival journeys… #3 (for Volmir❣)….

L’œuvre en question peut être appréhendée de deux manières bien distinctes, ce qui lui confère un intérêt particulier. Il s’agit en soi d’une archive (caractéristique revendiquée comme telle par son autrice), c’est-à-dire du témoignage vivant d’une création de Robyn Orlin datant de 1994 plusieurs fois renouvelée et aujourd’hui carrément réinventée pour l’interprète qui est chargé d’en transmettre l’essence en live à trente ans d’écart (dans un autre lieu, un autre contexte, avec un corps tout à fait différent). Mais pour le spectateur non averti, il s'agit d'une proposition artistique incisive d’une actualité déroutante, évoquant la présence des SDF dans les grandes villes – New York a inspiré la chorégraphe à l’époque mais Paris y fait violemment écho en 2025. Le solo imaginé donne ainsi la parole sur scène à une personne qui fait sans le vouloir graviter son existence autour du seul endroit où elle est tolérée et où elle peut tout simplement être elle-même, à savoir une boîte de réfrigérateur en carton – espace merveilleusement transcendé par la poésie inhérente à l’être qui l’habite.
En l’occurrence, inutile d’élaborer le moindre décor sophistiqué pour Volmir Cordeiro : rendue d’autant plus manifeste par une physicalité hors du commun, sa personnalité flamboyante suffit en soi à happer l’attention des heures entières. L’artiste multiplie tout au long de la soirée jeux de séduction et élaborations visuelles envoûtantes, passant d’une séquence ondoyante et suggestive en justaucorps rose fuchsia (et sac-de-couchage-robe-de-soirée) à une tentative joyeuse de reconstitution d’une saynète balnéaire paradisiaque sur fond bleu ciel (grâce à la peinture céruléenne recouvrant l’intérieur du carton telle une toile de cinéma).
Volmir s’amuse avec son habitat, il parle beaucoup – insistant sur la beauté de ses poses ingénieuses –, envahit l’espace et les esprits… jusqu’à oser rompre la limite tacite qui sépare plateau et public en demandant à la volée si quelqu’un peut venir le masser, pour qu’il puisse « continuer le show », lui qui est éreinté, lui qui tâche de se montrer drôle, digne et inventif mais qui commence à saturer.

Et Thierry viendra, spectateur lambda à la fois amusé et ému par cette mascarade semi-improbable semi-révoltante – épisode atypique dans le déroulé du projet, créant une parenthèse foncièrement déconcertante de par son ancrage soudain dans la réalité, au milieu d’un univers légèrement farfelu apparaissant somme toute abstrait, onirique et comme lointain, en dépit de sa consistance indéniable.
Heureusement, Volmir, par les ombres élaborées avec ses mains, ses semblants d’improvisations libératrices, et enfin le jaillissement de sa voix tremblante mais farouchement assurée malgré tout, va venir apporter l’apaisement (ou la certitude de la révolte ?) à tous les individus qui attendent devant lui avec une certaine gêne depuis qu’il a franchi l’espace le séparant du petit train en marche depuis le début tout près du premier rang, en boucle, bruyamment et inlassablement. Osant alors un propos franchement politique, l’interprète se confie et susurre calmement quelques pensées virulentes quant à ce qui devrait se déployer sans contraintes dans un monde qui empêche beaucoup. Des préoccupations fondamentales qui font écho instantanément, ici et maintenant, avant et plus tard.



