On avait adoré Cave, présenté il y a quelques mois sur la scène du Théâtre du Châtelet pour les cent ans de la Martha Graham Company. On découvre avec un plaisir décuplé la version longue – et approfondie – de cette pièce incandescente avec In the Brain, nouvelle chorégraphie d'Hofesh Shechter imaginée pour la jeune génération « Shechter II » et dansée dans le cadre plus intimiste du Théâtre des Abbesses. Cette fois, bien qu'il irradie avec force, il n'y a pas que le feu ; les quatre éléments s'expriment, toujours dans un formidable élan de libération des pulsions et des êtres comme ils sont. Et malgré l'abstraction des gestes, depuis les tréfonds de cette fête acharnée s'élève un message politique plus vibrant que jamais.

Tout commence dans l'eau. Un amas d'êtres aux contours indistincts se dessine dans la pénombre, légèrement mouvant, comme saisi en plein processus d'éveil et au ralenti. Les membres se délient et les positions évoluent dans une douce lenteur, la masse entière des corps demeurant longtemps une seule entité aux métamorphoses organiques. Vu le titre polysémique, vient spontanément à l'esprit l'image des réseaux neuronaux, complexes et fascinants ; cette section délicate, entrée en matière empreinte de fragilité et de mystère, s'avère délicieusement hypnotisante.
Les mouvements se font plus amples et les huit interprètes se libèrent peu à peu les uns des autres pour occuper plus largement l'espace, tout en restant connectés intrinsèquement de par leur façon toujours très souple de se mouvoir. C'est l'occasion d'apprécier les différentes individualités en présence : de chaque danseuse et danseur semble émaner une histoire, un vécu, un caractère unique et fort, et particulièrement assumé. C'est un des secrets stupéfiants du talent fou d'Hofesh Shechter, il parvient à repérer des artistes d'exception qui crèvent l'écran pris séparément et en même temps paraissent liés depuis la nuit des temps quand ils forment un collectif. Rappelons que Shechter II figure la jeune troupe du chorégraphe (extrêmement sélective, donc, et junior) : un ensemble de danseurs avec une soif insatiable d'apprendre et de se produire, véritable concentré d'énergie brute.

Grâce aux variations successives de la musique techno enivrante, elle aussi créée par Shechter (un autre secret de la cohérence hors du commun de son univers), les niveaux d'énergie fluctuent. Certaines scènes privilégient la respiration, le tournoiement, une forme de communion et presque un rituel – on retrouve de nombreuses postures orientées vers le ciel, des mains et des bras tendus pour supplier, interpeller ou maudire peut-être, toujours de façon dynamique.
Mais régulièrement, au gré de changements brusques des lumières qui deviennent crues, c'est le rythme et l'élan qui dominent, l'aspect tellurique qui devient incandescent au fur et à mesure de l'avancement de la chorégraphie. Les corps entrent dans une transe partagée qui apparaît incontrôlable, venant des tripes. Cette énergie-là, d'une authenticité déroutante, frappe le public de plein fouet et l'entraîne vers la frénésie sans même chercher directement à produire un effet : on voit et on sent un besoin de lâcher-prise au-delà de toute mesure porté par le beat irrésistible du son puissant, implacable.

« De la spiritualité du clubbing » : ainsi est résumée l'interview de Shechter publiée dans le programme de salle à propos du spectacle, et c'est exactement ce qui se passe concrètement dans le théâtre pendant l'heure que dure l'anomalie libératrice que constitue In the Brain. On ressort énergisée comme rarement grâce au feu d'artifice qui est advenu et auquel chaque personne, finalement, a participé.




