Benjamin Millepiedest de retour à Paris avec le LA Dance Project; la troupe de danseurs qu’il a créée en 2012. Cette année, le chorégraphe français est véritablement mis à l’honneur, avec 3 de ses oeuvres au programme, dont une création mondiale. Une soirée passionnante, où se côtoient des univers bien distincts, tous très prenants, et magistralement interprétés.

Artists of LA Dance Project in Millepied's <i>Bach Studies</i> © Sergi Alexander
Artists of LA Dance Project in Millepied's Bach Studies
© Sergi Alexander

Chacune des oeuvres présentées entretient un lien privilégié avec un autre art : respectivement la peinture, la littérature (la mythologie), et la musique. Soulignons d’ores et déjà l’utilisation merveilleusement intelligente et soignée des lumières (créations de Rick Murray et Jim French), lesquelles viennent mettre l’accent sur tel ou tel aspect scénique : elles sont baissées au maximum pour laisser place à la vidéo, largement utilisée dans toute la première partie ; puis portées à un niveau médian et projetées de façon irrégulière pour attirer le regard sur les points de contact entre les corps des danseurs ; enfin, elles sont accentuées, devenant crues, pour faire ressortir dans un élan brut et quasi-agressif les lignes sculptées d’un.e soliste soudain seul en scène.

La soirée commence par Homeward, ballet court et efficace découlant d’une collaboration avec James Buckhouse (costumes et design vidéo). Sur fond de peintures projetées, six femmes et six hommes pieds nus se mêlent, se séparent, envahissent le plateau par impulsions ensemble et séparément. La grande réussite de ce ballet est la correspondance entre musique à cinq temps de Bryce Dessner et chorégraphie d’une superbe fluidité, allant continuellement de l’avant grâce au flux d’énergie évident et porteur qui se dégage du mouvement. Tours rapides, sauts légers, passage entre deux corps en effleurant un bras puis l’autre ; l’esthétique de Millepied, abstraite et intense comme les toiles défilant en fond de plateau, prodigue un sentiment de liberté, voire de libération, à mesure qu’elle avance sans jamais perdre ni en grâce ni en élan. Le quatuor à cordes qui joue en live n’y est pas pour rien : leur interprétation habitée, relancée à chaque mesure par des rebonds joyeux et étonnants (quel surprise constante, ce rythme impair !), est habilement transfigurée, voir modernisée, à l’aide d’une amplification réalisée à la perfection qui aide la musique à rayonner sur les interprètes, rien de plus.

Place ensuite, justement, à la musique seule, avec cette fois une oeuvre de John Adams, à la progression elle aussi fougueuse et irrésistible. Puis c’est Orpheus Highway, qui sera le clou du spectacle. En à peine plus d’un quart d’heure, Millepied déroule l’histoire d’Orphée et Eurydice à sa manière, selon une narrativité qu’il fait sienne. Quelle réussite ! Sur la musique de Steve Reich, les interprètes dansent devant un écran où est projetée un film ; ce sont parfois des tableaux dansés, remplis de portés et de figures de groupe, parfois la mise en scène d’une histoire d’amour, calquée sur scène par les protagonistes...jusqu’à ce qu’ils s’en détachent et volent de leurs propres ailes. On pense à West Side Story, notamment en raison des costumes urbains, colorés et éminemment “comédie musicale” – référence pleinement assumée, les danseur.se.s étant en baskets. Encore une fois, l’énergie est le mot-clé, moins brute cette fois ; elle guide la narration qui s’élance dans des espaces ouverts (une route, un bord de mer, un terrain vague), ce qui élargit le discours et lui donne une force intrinsèque, en le rendant fascinant car vertigineux, à la limite du dangereux. Le couple d’amoureux évolue avec souplesse et aisance malgré leurs jeans serrés ; ils sont beaux, forts et si fragiles à la fois ; impossible de ne pas y croire. On se laisse emporter avec délectation dans leur monde, leur rêverie, leur passion malheureuse, comme si on vivait ces choses-là à leur place, en accéléré.

Artists of LA Dance Project in Millepied's <i>Orpheus Highway</i> © Erin Baiano
Artists of LA Dance Project in Millepied's Orpheus Highway
© Erin Baiano

La soirée continue sur du Bach. Du moins, c’est ce qu’on peut croire quand on voit le titre, Bach Stories ; ainsi que le début, très prometteur, avec le violoniste Eric Crambes au centre des douze danseur.se.s qui entame la célèbre Chaconne de la Partita pour violon n°2 en version acoustique. L’ambiance est intimiste, avec quelques instants véritablement suspendus, comme le passage exclusivement féminin – caractérisé par beaucoup de passages au sol – dont la douceur et la délicatesse sont fabuleux. La musique, à nouveau amplifiée sans qu’on le remarque vraiment, se délite ; c’est du David Lang, dont les sonorités minimalistes permettant quelques échos planants prolonge à merveille celle de Bach.

Toutes ces scènes s’enchaînent avec intelligence, bien qu’il y ait quelques (petites) longueurs. En revanche, le dernier tableau déçoit : sur de l’orgue – une Passacaille de Bach diffusée bien trop fort !! – toute la troupe revient sur scène pour nous en mettre plein la vue, dans de nouveaux costumes noir et blanc extravagants… Pourquoi ce soudain besoin de pathos, alors qu’on était un peu hors du temps ? On pardonne aisément à Millepied ce micro faux pas au vu des magnificences qui nous ont conquis tout le reste de la soirée.

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