Avec Cendrillon, le Ballet de l’Opéra de Paris fête la fin de l’année 2018 avec féérie en faisant revivre l’héritage d’un des plus emblématiques chorégraphes de son histoire, Rudolf Noureev. Une rétrospective photographique des œuvres de Noureev, qui aurait eu 80 ans cette année, est d’ailleurs à découvrir dans les galeries de l’Opéra Bastille.  

<i>Cendrillon</i> © Sébastien Mathé | Opéra national de Paris
Cendrillon
© Sébastien Mathé | Opéra national de Paris

Composé en 1986 sur la partition de Sergueï Prokofiev, cette réadaptation du ballet romantique de Marius Petipa est probablement l’une des plus libres jamais composées par Rudolf Noureev. S’affranchissant à la fois de la partition et du livret du siècle dernier, Noureev imagine une version hollywoodienne du conte de Perrault. Si l’on retrouve Cendrillon balayant près de l’âtre, sous le joug d’une marâtre et de deux sœurs tyranniques, la scène se déroule dans une demeure bourgeoise new-yorkaise. La fée se révèle être un producteur de cinéma qui transforme Cendrillon en une star, tandis que le prince charmant n’est autre qu’une vedette du cinéma. Cette réactualisation du conte de Cendrillon est subtile, quoique l’œuvre – qui met en scène le monde rêvé du cinéma des années 1940 – ait pu prendre un léger coup de vieux.  

Mais le charme de Cendrillon réside surtout dans des variations techniques qui s’enchaînent de façon tourbillonnante et mettent en valeur les différents étages du ballet de l’Opéra de Paris, composante caractéristique des ballets de Noureev. Le thème du cinéma permet astucieusement d’amener ces variations et les nombreux rôles de solistes, grâce à des mises en abyme successives : on filme tantôt l’évasion d’un prisonnier, une séquence dans une cour du 18ème siècle, ou encore un remake de King Kong avec des tahitiennes. Des incursions parfois un peu poussives, mais dans la tradition des ballets slaves qui intégraient eux aussi des digressions dites « danses de caractère ».

<i>Cendrillon</i> © Sébastien Mathé | Opéra national de Paris
Cendrillon
© Sébastien Mathé | Opéra national de Paris

Dans la droite lignée des danseuses formées par Noureev, Dorothée Gilbert danse une Cendrillon naturelle et spontanée. Avec une facilité désarmante, l’étoile semble s’oublier dans un langage totalement organique, qui lui permet de développer une réelle dimension dramatique. A ses côtés, Myriam Ould-Braham et Valentine Colasante qui incarnent les sœurs mesquines enchaînent des variations d’une extrême complexité avec virtuosité et forment un couple d’une sournoiserie réjouissante. Les danseuses prennent un plaisir particulier à singer les positions académiques lors d’une leçon de danse classique drolatique, qui n’en nécessite pas moins une vraie maîtrise. Hugo Marchand, dans le rôle de l’acteur-vedette, donne une image d’acteur un rien infatué, sans réelle profondeur. Il faut dire que la puissance physique de sa danse – avec des diagonales de sauts qui semblent d’autant plus prodigieuses que le danseur est immense – éclipse un peu ses efforts de jeu. Le coup de cœur masculin revient plutôt à Paul Marque, qui brille véritablement dans le rôle du professeur de danse, grâce à une danse féline et technique accompagnée d’un engagement théâtral assez remarquable. Dans les variations de demi-solistes qui s’enchaînent, on retiendra aussi les sauts acrobatiques de François Alu, la variation de l’Automne splendidement exécutée par Sae-Eun Park (et qui crée un tel contraste avec l’Eté dansé par Emilie Cozette…), ou encore la touche de malice d’Hugo Vigliotti qui joue le rôle d’un prisonnier sur un tournage.

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