Ohad Naharin, pionnier de la chorégraphie contemporaine israélienne et directeur de la Batsheva Dance Company, est de retour à l’Opéra de Paris avec Decadance, une anthologie géniale et explosive composée de dix extraits de ses œuvres. En 2016, Ohad Naharin et la Batsheva Dance Company avaient interprété Three sur la scène de l’Opéra de Paris quelques semaines après les attentats du Bataclan, dans une ambiance particulière qui donnait une véritable résonance au message de tolérance porté par la compagnie. Cette fois-ci, c’est le Ballet de l’Opéra de Paris qui interprète Decadance, s’appropriant de façon époustouflante le langage chorégraphique de Naharin et ouvre ainsi la nouvelle saison du Ballet avec une déferlante d’énergie qui nous communique une dévorante envie de danser.

Le Ballet de l'Opéra national de Paris, <i>Decadance</i> (Ohad Naharin) © Julien Benhamou | Opéra national de Paris
Le Ballet de l'Opéra national de Paris, Decadance (Ohad Naharin)
© Julien Benhamou | Opéra national de Paris

Initialement composée en 2000 à Tel-Aviv pour célébrer les dix ans de collaboration entre Ohad Naharin et la Batsheva Dance Company, Decadance est une œuvre mouvante, réadaptée plusieurs fois depuis sa création pour être transmise à de nombreuses compagnies internationales. Loin de ressembler à un « best-of » des triomphes chorégraphiques de Naharin, les dix extraits forment un ensemble artistique cohérent. Ohad Naharin, désormais au crépuscule d’une carrière qui aura considérablement marqué le monde de la danse, offre avec cette nouvelle adaptation de Decadance une synthèse de son art, ramené à l’essentiel pour l’inscrire dans une démarche de transmission.

On retrouve donc les composantes emblématiques de son œuvre, à commencer par cette forme de déflagration chorégraphique, conceptualisée par Naharin sous le nom de « gaga dance » – un mode de danse carrément violent, explosif, mais aussi extrêmement communicatif. Porté par des bandes-son puissantes, où se mêlent musique traditionnelle israélienne et rythmique électro, le « gaga » est un primitivisme libérateur des énergies corporelles. La danse de Naharin s’ancre d’ailleurs dans le sol, donnant l’impression qu’une énergie tellurique anime ses interprètes et se propage de façon sporadique (notamment dans l’extrait tiré de Naharin’s Virus). Les danseurs ont toujours l’air émotionnellement « chargés », retranchés dans leurs limites physiques et mentales à travers des performances collectives qui nécessitent une concentration extrême.

On retrouve également dans Decadance l’empreinte culturelle israélienne, en particulier dans un extrait tel qu’« Ehad mi Yodea », où les chants en hébreu évoquent la Pâques juive et les costumes ceux des juifs orthodoxes. Mais bien sûr, ces codes traditionnels sont bousculés par un élan émancipateur, et les danseurs d’être animés par un mouvement déchaîné, viscéral, qui les pousse à jeter en l’air leurs apparats religieux.

Le Ballet de l'Opéra de Paris, <i>Decadance</i> (Ohad Naharin) © Julien Benhamou | Opéra national de Paris
Le Ballet de l'Opéra de Paris, Decadance (Ohad Naharin)
© Julien Benhamou | Opéra national de Paris

Enfin, Naharin tisse un dialogue initiatique avec son public. Un danseur s’avance à plusieurs reprises au-devant de la scène pour s’adresser à la salle, dans un registre décalé où on décèle un soupçon malice. Le chorégraphe invite plus tard le public à se lever et à se soumettre à un jeu de questions, ou encore à venir danser un cha-cha exalté aux côtés des danseurs – vêtus de leurs rituels costumes orthodoxes.

Il a parfois été reproché aux danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris de ne pas réussir à s’adapter à tous les chorégraphes et à tous les styles de danse. Danser Ohad Naharin représentait en l’espèce un immense défi technique et artistique, et on ne peut qu’être franchement saisis par la capacité d’assimilation de la troupe de l’Opéra de Paris, qui intègre ce nouveau langage avec une virtuosité et une maturité artistique éclatantes. Beaucoup d’interprètes se démarquent dans Decadance, en particulier Marion Gauthier de Charnacé, Marc Moreau, Caroline Osmont, ou encore Antonin Monié, mais les interprétations de Simon le Borgne et d’Alice Catonnet, dont le mouvement semble si instinctif, sont de véritables révélations. Decadance sera sans nul doute l’une des plus puissantes affiches de la saison, et il faut se précipiter pour la voir, ou la revoir.

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