Avec pour objectif de faire sortir la cornemuse du carcan des musiques traditionnelles et folkloriques, Erwan Keravec explore depuis maintenant plusieurs années le champs des possibles pour son instrument. Après BLIND donné au parvis en février dernier, cette soirée constitue une nouvelle étape dans son travail de recherche puisqu'il présente pour la première fois ses résultats sous la forme d'un quatuor constitué d'une cornemuse (Erwan Keravec), biniou (Mickaël), bombarde (Erwan Hamon) et trélombarde (Guénolé Keravec). L'ambition est affichée : « deux formes reines de la musique classique sont le quatuor à cordes et celui à vent. Aujourd'hui, grâce à ce troisième volet de Nu-Piping, la musique classique se dote d'un nouveau quatuor : le quatuor de sonneurs. Et qui sait, peut-être que cette formation entrera dans la tradition classique occidentale » (Erwan Keravec, juin 2014). La construction de cette heure musicale verra l'alternance entre solos d'Erwan Keravec et interventions du quatuor.

Erwan Keravec
© Pascal Perennec
Après un accord de l'ensemble qui fait déjà entrer le public dans les sonorités de la soirée, le quatuor exécute une première pièce d'Erwan Keravec intitulée Sans titre provisoire. L'attaque est constituée d'un son pur qui s’intensifie et s'éloigne. Au-dessus du bourdon de la cornemuse et du biniou, la bombarde monte et descend l'échelle chromatique. L'allure mélodique se dessine peu à peu alors que le timbre fluctue créant un environnement évolutif, le tout dans des nuances puissantes. La pièce suivante, pour ensemble, est d'inspiration celtique et est composée par le japonais Susumu Yoshida. Avec cette Ode funèbre à Tristan, le quatuor sonne plus plaintif mais aussi plus traditionnel. Les longues tenues de la cornemuse et du biniou supportent l'unisson mélodique des deux autres instruments lors de la première partie. La partie centrale de la pièce voit au contraire les lignes s'individualiser et se déconstruire, notamment avec de beaux chromatismes en mouvement contraire. Puis le motif initial et son atmosphère modale réapparaissent, avec notamment une dernière utilisation thématique en quarte aux harmonies fort sympathiques. La pièce du français Samuel Sighicelli SPAS, « espace en breton » nous indique Erwan Keravec, explore elle le travail de souffle et les sonorités inhabituelles des instruments. Placés aux quatre coins de la salle, sur scène et au-dessus du public, les musiciens font entendre crépitements, grognements presque sauvages qui transportent le public dans une ambiance naturelle, ouverte, contribuant à le dérider. L'ultime œuvre pour ce quatuor atypique et musique électronique est due au compositeur autrichien Wolfgang Mitterer. L'empreinte de l'organiste ressort largement de cette pièce construite d'abord sur de longues salves d'accords puis par un fourmillement général qui amène l'ensemble à sa pleine puissance au-delà du fortississimo. Le support sonore est activé au pied par Erwan Keravec qui relance les pistes de musique concrète, avec pour effet une démultiplication du bagad en plus du soutien de la musique électronique.

Dans ses parties en soliste, Erwan Keravec présente l'étendue des possibilités organologiques de son instrument, proposant une palette de sons et de timbres méconnus. Dans La mélancolie du diable de Zad Moultaka, compositeur libanais, il se superpose à l'enregistrement audio d'une fête musicale traditionnelle orientale. En polytonalité, sa cornemuse reprend le dessin oriental de la mélodie et le rythme des percussions, avec plus ou moins de réussite. Tapant du pied, il répond aussi aux youyous des femmes avant de rejoindre, pour terminer, la mélodie du chanteur puis du hautbois oriental. Avec la pièce du français Bernard Cavanna To air one (2005), la cornemuse, assistée de la musique électronique, se comporte tel un poumon. Alors que l'interprète ouvre et ferme ses bourdons afin de faire entendre des sonorités recherchées, on entend également le chalumeau produire des grésillements gutturaux et des crissements, avant de voir l'instrument émettre une sonorité éclatante presque cuivrée.

In fine, ce travail de réflexion ne procède pas d'une totale déculturation : il ne s'agit pas de couper définitivement la cornemuse de ses racines. Pour autant, il ne s'agit pas d'un travail de pure ouverture, mais plutôt d'une acculturation des instruments traditionnels au monde « classique » et institutionnel. Une approche fondamentalement novatrice et profonde, pas certain cependant que le public y fût réceptif au vue du manque d'enthousiasme à l'applaudimètre.

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