Avec une unique représentation mise en espace, le Théâtre des Champs-Élysées et les Grandes Voix étaient sûrs de faire salle comble pour Porgy and Bess. L'ouvrage est pour une grande majorité du public une découverte, parce qu'en dehors des deux ou trois airs célèbres, peu connaissent les ressorts dramatiques et musicaux de l'opus magnum de Gershwin.

Toute l'équipe de <i>Porgy and Bess</i> au Théâtre des Champs-Elysées &copy; Quentin Balouzet
Toute l'équipe de Porgy and Bess au Théâtre des Champs-Elysées
© Quentin Balouzet

L'auteur de Rhapsody in blue s'évertue en effet à brouiller les pistes pour ce qu'il revendique être un « opéra populaire américain » (folk opéra), dans une partition qui mêle gospels, negro spirituals, chants traditionnels, foxtrots, ragtimes et jazz. Mais Porgy n'échappe pas pour autant aux canons de l'opéra européen du XIXe siècle, entre drame social, amours impossibles et exacerbation des sentiments. Gershwin exige de surcroît que son opéra soit confié à des interprètes de couleur, ce qui lui fermera les portes du Met mais lui ouvrira celles de Broadway.

La soirée va ressembler à un parcours de montagnes russes, d'abord dans l'orchestre. Parce que l'opulence de l'orchestration contredit la souplesse rythmique, les changements constants de rythmes et d'atmosphères, la partition de Gershwin est d'une extreme complexité. On ne peut incriminer ni le chef Quentin Hindley ni l'orchestre Lamoureux qui ne trouvent pas immédiatement le ton juste, plombant l'ouverture de lenteurs et de lourdeurs qu'un nombre plus important de répétitions auraient sans doute permis d'éviter. La suite nous réservera des moments beaucoup plus réussis, notamment quand Gershwin, délaissant son tropisme naturel, convoque les mânes de Debussy dans des passages orchestraux d'une ineffable langueur : les leçons de Pelléas ne sont pas loin...

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Complexe, la disposition des intervenants du scène l'est également : si les différents protagonistes sont le plus souvent sur le devant de la scène, le chef est sur le qui-vive quand ils proviennent de l'arrière de la scène où se trouvent réunis les choristes de l'Ensemble vocal Voix d'Outre-mer. Disons ici notre admiration pour leurs costumes, leur tenue sur scène, la splendeur de leurs voix, et la gestique irrésistible qu'ils déploient lorsqu'ils entonnent gospels ou incantations. Ils obtiendront l'ovation la plus fervente aux saluts finaux.

On ne sait trop que penser des interventions parlées de Claudia Tagbo et Fabrice di Falco au début et en cours de représentation. Ils livrent un récit écrit par Carine Chassol, transposant l'action aux Antilles, dans une rue Case-Nègres d'un ancien quartier des esclaves d'une plantation coloniale. On est d'autant moins convaincu de la pertinence de ces interventions et de leurs clins d'oeil appuyés à l'actualité que l'ouvrage est donné en anglais et reprend la découpe de la version « grand opéra » telle qu'elle fut donnée par l'opéra de Houston à Paris en 1978.

Kevin Short (Porgy) et Pumeza Matshikiza (Bess) au Théâtre des Champs-Elysées &copy; Quentin Balouzet
Kevin Short (Porgy) et Pumeza Matshikiza (Bess) au Théâtre des Champs-Elysées
© Quentin Balouzet

Heureusement l'ensemble des interprètes feront vite oublier les quelques décalages et maladresses de la mise en espace. Commençons par regretter que personne n'ait songé ni au début de la représentation, ni dans le programme de salle, à avertir le public que le rôle de Porgy avait été repris in extremis par le vétéran Kevin Short, remplaçant le baryton sud-africain Bongani Justice Kubheka. Aucune explication n'est fournie au public qui ne sera informé de ce changement - pour l'un des rôles-titres tout de même - que par les panneaux disposés dans les coursives du théâtre des Champs-Elysées.

On ne fera donc pas reproche à ce Porgy américain, habitué du rôle, d'avoir parfois manqué de puissance vocale, alors que sa présence scénique est irréprochable. Il porte toute la misère du monde, moqué comme le mendiant estropié qu'il est, traité de sous-homme par le voyou Crown qui se comporte en « propriétaire » de sa compagne Bess. Kevin Short compense en humanité chaleureuse ce qu'il n'a plus en réserve de voix. La Bess de la soprano sud-africaine Pumeza Matshikiza est idéale : le pulpeux de la voix, la modestie de la mise, la simplicité désarmante de son jeu tirent son personnage du côté de Puccini.

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Axelle Saint-Cirel (Maria) et Joseph DeCange (Sportin'Life) au Théâtre des Champs-Elysées &copy; Quentin Balouzet
Axelle Saint-Cirel (Maria) et Joseph DeCange (Sportin'Life) au Théâtre des Champs-Elysées
© Quentin Balouzet

Tous les autres intervenants – et ils sont nombreux – mériteraient d'être cités, beaucoup ne le sont malheureusement pas dans le programme. Ils sont pratiquement tous issus des Voix d'Outre-mer, à commencer par le phénoménal Joseph DeCange, lauréat du concours 2026 de l'institution, qui campe un Sportlin'Life époustouflant de virtuosité physique, d'énergie scénique. On imagine que Crown, le concubin de Bess, pourrait en rajouter dans le côté sombre brute : c'est le contraire qui se produit avec Luthando Cave. Du côté des rôles féminins, c'est le bonheur intégral : la Clara de Livia Louis-Joseph-Dogué nous saisit dès les premières minutes par un « Summertime » bouleversant de simplicité, tandis qu'Axelle Saint-Cirel (Maria) et Marie-Laure Garnier (Serena) sont superlatives d'ampleur vocale et d'incarnation de leurs personnages.

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